La course au réarmement s’amplifie dans le monde

Par Le Monde – Dominique Gallois


Les ventes d’armes ont progressé de 8,4 % au cours de la période 2012-2016 comparée aux cinq années précédentes (2007-2011).

Les ventes d’armes dans le monde retrouvent leur niveau de la fin de la guerre froide. Alors que la chute du mur de Berlin et l’implosion de l’URSS avaient entraîné une diminution des équipements militaires au début des années 1990, la tendance s’est inversée dix ans plus tard. Depuis, le réarmement s’amplifie dans un monde troublé par la guerre menée contre l’organisation Etat islamique (EI), le conflit entre la Russie et l’Ukraine mais aussi les tensions en mer de Chine et la menace nucléaire nord-coréenne.

Les Chinois progressent

Dans son étude publiée lundi 20 février, l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri) estime à 8,4 % cette progression au cours de la période 2012-2016 comparée aux cinq années précédentes (2007-2011). Cette période est marquée par la montée en puissance de la Chine, qui passe du sixième au troisième rang mondial des vendeurs d’armes. Ce bond en avant s’explique par l’importance consacrée au budget de la défense depuis des années. « Les Chinois se sont servis des équipements russes pour les copier, les améliorer et développer leur propre armement, explique Aude Fleurant, directrice du programme armements et dépenses militaires au Sipri. Ce ne sont pas encore des grands producteurs comme les Occidentaux mais ils progressent. » Dans le même temps, « ils ont réduit leurs importations et augmenté leurs exportations ».

Le Pakistan, le Bangladesh et le Myanmar sont les trois principaux clients de la quarantaine de pays que compte Pékin. Signe de son influence grandissante, un pays de l’ex-Union soviétique, le Turkménistan, s’est équipé de missiles sol-air « made in China ».

« La supériorité technologique de l’Occident de plus en plus contestée »

Les exportations restent dominées par les Etats-Unis, qui vendent leurs armements dans plus de cent pays. Leur influence a même augmenté passant de 30 % à 33 % du marché. La Russie, numéro deux, demeure quasi stable avec 23 % de part de marché mais compte moitié moins de pays clients que le leader américain. Derrière le trio de tête (Etats-Unis, Russie, Chine) arrive en peloton serré un groupe formé par la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Le rang de chacun fluctue au gré des ventes, avec une présence oscillant pour chacun entre 5 % et 6 % du marché mondial. Pour la période 2012-2016, Paris a conservé sa quatrième place, devant Berlin qui a rétrogradé de la troisième à la cinquième position.

« La supériorité technologique militaire de l’Occident, qui était considérée comme acquise, est de plus en plus contestée », constatait de son côté John Chipman, le directeur de l’Institut international pour les études stratégiques (IISS), en présentant, mardi 14 février à Londres, le rapport annuel sur l’équilibre des forces armée dans le monde. Dans certains domaines, notamment les airs, la Chine semble s’orienter vers une quasi-parité avec l’Ouest reconnaît l’IISS. Le pays investit également massivement dans les bateaux et les sous-marins. De ses chantiers sortent trois frégates par mois et un sous-marin tous les quatre mois.

Les ambitions indiennes

En revanche, l’Inde, qui dispose de peu d’industrie militaire, a augmenté, durant ces cinq années, de 43 % ses importations en raison des tensions avec ses grands voisins, le Pakistan et la Chine. Ses achats proviennent essentiellement de Russie, des Etats-Unis et d’Israël, et à un moindre niveau d’Ukraine et de France.

Le pays reste le premier importateur d’équipements militaires. Néanmoins, depuis un peu plus de deux ans et demi, le gouvernement Modi développe la politique du « make in India », pour bâtir une industrie militaire et réduire sa dépendance. Les signatures de contrat avec une entreprise étrangère sont conditionnées à la fabrication de tout ou partie des équipements dans le pays.

Le Moyen-Orient s’équipe pour faire face à la multiplication des conflits

En dépit de la chute des cours du pétrole, les pays du Golfe ont continué de s’équiper dans un environnement marqué par les guerres au Yémen, en Syrie et les tensions avec l’Iran. Sur la période 2012-2016, l’Arabie saoudite a augmenté de 212 % ses importations. Ryad est passé du onzième au deuxième rang d’importateur mondial avec 8,2 % des parts de marché, loin toutefois derrière les 13 % indiens. Son principal fournisseur reste les Etats-Unis qui ont commencé à livrer les premiers chasseurs F-15SA, dans le cadre de la commande de 154 appareils signée en 2011, comprenant également des munitions et des bombes. Les Emirats arabes unis de leur côté ont acquis un système américain de défense antimissile Terminal High Altitude Area Defense (THAAD).

Car pour les monarchies pétrolières, la menace principale vient de leur voisin iranien et de ses missiles balistiques.

L’avance américaine sur les européens

A l’inverse, l’Europe a vu ses importations d’équipements militaires fortement baisser (– 36 %) en raison des restrictions budgétaires ou des crises économiques en Grèce et en Espagne. Les cinq années ont été marquées par l’entrée en service des premiers F-35 américains dans les flottes britanniques, italiennes, norvégiennes et néerlandaises. Ces pays européens participent au programme de l’avion de combat furtif lancé par Lockheed Martin au milieu des années 1990. Mais, suite aux dérives de ce programme et à ces multiples retards, il est devenu le plus cher jamais réalisé par le Pentagone, avec un coût de près de 400 milliards de dollars (376,7 milliards d’euros) pour 2 500 appareils. A tel point que Donald Trump peu de temps après son arrivée à la Maison Blanche, en décembre 2016, a dénoncé les coûts « hors de contrôle » et exigé que le prix de chaque avion repasse sous la barre des 100 millions de dollars.

En plus de leur influence diplomatique, cette production par milliers d’avions est un atout supplémentaire pour les Américains. Lors des appels d’offres, ils peuvent plus facilement casser les prix que les Européens dont les appareils ne sont fabriqués pour leurs propres besoins qu’à quelques centaines d’exemplaires. « Aux Etats-Unis, le marché national est suffisant pour soutenir

l’industrie de l’armement, estime Mme Fleurant. Les exportations ont une dimension plus politique qu’économique, alors qu’en Europe les deux sont importants, car le marché intérieur de chaque pays est insuffisant. »

Ce déséquilibre devrait encore s’amplifier. Début février, le secrétaire américain à la défense, James Mattis, a ordonné à ses services de préparer une hausse des dépenses militaires dès 2017 pour renforcer les capacités de l’armée américaine. L’objectif est de lutter contre l’EI mais aussi de réagir aux investissements chinois et russes dans des armements sophistiqués, qui risquent, selon Washington, de peser sur la supériorité militaire américaine.