Coronavirus: Pâque juive à huis clos en Israël (Thierry Oberlé – Le Figaro)

Le pays impose un couvre-feu total pour éviter les rassemblements à l’occasion des fêtes de Pessah mercredi.

Israël est mis sous cloche pour Pessah, la Pâque juive. La fête la plus importante du judaïsme qui célèbre la délivrance va se dérouler ce mercredi pour la première fois dans l’histoire de l’État hébreu dans l’enfermement. En confinement préventif à son domicile de la rue Balfour à Jérusalem, le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, est intervenu lundi soir à la télévision pour annoncer des mesures drastiques dans la lutte contre la propagation du Covid-19. Le pays bascule dans le couvre-feu total.

La circulation automobile d’une ville à une autre est interdite, les transports en commun sont à l’arrêt et un confinement à domicile est imposé. Les principaux foyers de la pandémie – des quartiers de Jérusalem, Bnei Brak, une ville de la banlieue de Tel-Aviv et d’autres localités ultraorthodoxes – sont coupés du reste du monde tandis que l’armée se déploie pour venir en aide aux contaminés.

«Vous devez rester dans vos villes et vos villages… seules les personnes vivant sous le même toit pourront rester ensemble. Personne ne pourra sortir de chez soi. Les jours qui viennent seront décisifs pour Israël», a dit le chef du gouvernement. Ce bouclage exceptionnel devrait être allégé samedi soir. Les Israéliens ne peuvent actuellement sortir à plus de cent mètres de chez eux, sauf pour se rendre dans un commerce d’alimentation, à la pharmacie ou dans un hôpital.

Le virus s’est propagé début mars à l’occasion de Pourim, ce carnaval religieux rassemblant des foules compactes

Benyamin Nétanyahou s’est résolu à durcir le confinement alors que plus de 90 patients sont morts et que le nombre d’hospitalisations pour des cas graves est en augmentation constante. «Pessah ne sera pas un nouveau Pourim», a déclaré le premier ministre. Le virus s’est en effet propagé début mars à l’occasion de Pourim, ce carnaval religieux rassemblant des foules compactes. Il a touché les quartiers haredim mais aussi les fêtards laïcs de Tel-Aviv. Le gouvernement espère que Pessah servira d’électrochoc pour une prise de conscience des enjeux.

Les familles ont l’habitude de se réunir pour le repas de Seder durant la soirée de Pessah avec de très nombreux convives à table. Grands-parents, oncles, tantes et cousins se retrouvent. Une tradition ancrée au plus profond de l’âme juive. Dans la Bible, Moïse délivre le peuple hébreu de l’esclavage et le guide vers la terre promise. Parmi les dix plaies frappant l’Égypte du Pharaon figurent une épidémie de peste et des ténèbres si épaisses que durant trois jours nul ne put quitter le lieu où il était.

La solitude est douloureuse et nous devons trouver une solution, peut-être avec un échange vidéo avant le début de la fête, mais sans transgresser la fête

Le Grand Rabbinat d’Israël

Plus de trois mille ans plus tard, la célébration coercitive de l’exode pose des questionnements inédits. Le repas cérémonial peut-il être partagé en se connectant sur des applications de vidéoconférences comme Zoom ou tout simplement via WhatsApp? La coutume interdit l’usage de l’électricité durant la célébration et les traditionalistes campent sur cette position. Après de longs débats, le Grand Rabbinat d’Israël s’est opposé à une autorisation exceptionnelle.

«La solitude est douloureuse et nous devons trouver une solution, peut-être avec un échange vidéo avant le début de la fête, mais sans transgresser la fête», a-t-il affirmé. Mais toutes les autorités rabbiniques ne partagent pas ce point de vue. Les partisans d’un assouplissement des règles estiment que dans une situation d’urgence, il est licite d’utiliser un ordinateur pour se rapprocher des personnes faibles, menacées ou en détresse.

Circuit fermé

La dimension religieuse est très présente dans la crise sanitaire en Israël. Elle a joué un rôle non négligeable dans la contagion. La majorité des malades sont des ultraorthodoxes. Cette population qui vit souvent en circuit fermé dans ses propres quartiers a commencé tardivement à se plier aux consignes de protection. Elle était mal informée et certains rabbins qui dictent aux groupes familiaux la conduite à suivre ont fait preuve d’aveuglement. Des synagogues et des yeshivot, les écoles d’études de la Torah, sont devenues des «clusters».

Montrés du doigt, les représentants politiques des Haredim dénoncent une «stigmatisation» de leur communauté. Leader de la coalition Judaïsme unifié de la Torah, le ministre de la Santé ultra-orthodoxe ashkénaze Yaakov Litzman est sous le feu des critiques. Il est accusé de mal maîtriser ses dossiers, d’avoir fait preuve de complaisance dans l’application des mesures de contraintes visant les lieux de culte et de pas avoir su passer les messages de prévention dans sa communauté.

Il est lui-même contaminé pour avoir sans doute enfreint ses propres consignes en priant en groupe. Tout comme sa femme, Chava, surnommée par les médias laïcs,«Litzwoman». D’après un sondage du Jérusalem Post, 70 % des Israéliens ne lui font pas confiance pour gérer la crise.