Coronavirus : au ministère de la santé, Olivier Véran, un ambitieux « inconnu » propulsé visage de la crise sanitaire (Francois Béguin et Solenn de Royer – Le Monde)

Devenu ministre le 16 février en pleine épidémie due au coronavirus, le neurologue de 39 ans, député de l’Isère depuis 2012, doit affronter les critiques sur les défaillances françaises.

Flash-back de la vie d’avant. Dimanche 15 mars, deux jours avant le grand confinement, Olivier Véran a voté dans la région grenobloise, où il a longtemps vécu et travaillé. A l’issue de cette drôle de journée, il a dit au revoir à ses deux enfants, âgés de 6 et 9 ans. « On se fait un dernier baiser ? », a demandé sa mère, en route pour le Midi, où elle partait se confiner. « Non, non, je ne veux pas vous exposer », a résisté le ministre de la santé. Chacun a donc pris la route de son côté. Ses enfants, le seul « point de fragilité émotionnelle » qu’il confesse dans cette période tourmentée, sont restés avec leur mère, gynécologue à Grenoble, dont il est séparé. Lui est rentré à Paris, affronter la crise sanitaire.

Nommé au gouvernement le 16 février pour remplacer au pied levé Agnès Buzyn, propulsée candidate de La République en marche (LRM) à Paris après le crash de Benjamin Griveaux, Olivier Véran n’a pas eu de période de chauffe. Quand, le jour de la passation des pouvoirs, il embrasse l’ex-belle-fille de Simone Veil, en larmes, le virus parti de Chine n’a fait qu’un mort en France. Mais le neurologue de 39 ans, ex-praticien au CHU de Grenoble, est inquiet. Face à cette « épidémie », « nous restons en alerte maximale », lance-t-il à la « une » du Parisien, huit jours après son arrivée.

Quand l’entretien paraît, dimanche 23 février, les messages circonspects inondent son téléphone : « Olivier, tu n’es pas un peu anxiogène ? » Un mois plus tard, il justifie : « Est-ce que l’épidémie allait être grave ? Dès lors qu’on se pose la question, il faut agir. Au pire, on m’aurait reproché d’en avoir trop fait. »

« Nous sommes tous dans le même bateau »

Aujourd’hui, l’opposition et les milieux sanitaires commencent à lui reprocher l’exact inverse : ne pas en avoir fait assez. Si le ministre de la santé assure que les autorités ont pris suffisamment tôt la pleine mesure de la crise, la pression s’est accrue, alors que les interrogations se multiplient sur le manque de tests, de masques, ou le délai pris pour confiner le pays, sans écouter l’Italie.

Samedi 21 mars, au creux de ce premier week-end confiné, Olivier Véran a dû défendre pied à pied la stratégie de l’exécutif. Lors d’une conférence de presse, il a annoncé que la France avait commandé 250 millions de masques et appelé à ne « pas céder aux sirènes de la polémique ». « Nous sommes tous dans le même bateau », indique-t-il au Monde.

La mise au point n’a pas convaincu tout le monde. Jean-Paul Ortiz, président de la CSMF, le premier syndicat de médecins libéraux, regrette que le ministre ait « joué la transparence aussi tard »« Véran n’arrête pas de répéter : je réquisitionne, je gère… Mais il y a un décalage dangereux par rapport au terrain, ça accroît la défiance », observe de son côté le professeur André Grimaldi, fondateur du Collectif Inter-Hôpitaux. Il juge pour autant que le ministre « fait le job » avec le « ton juste ».

Clair, pédagogue, en dépit d’un débit mitraillette, Olivier Véran est en effet connu pour être un bon communicant. Affable et souriant, il veille à rester accessible aux élus et responsables du milieu de la santé. « Quand je lui mets un SMS, il me répond dans la journée », se félicite Jacques Battistoni, le président de MG France, premier syndicat de médecins généralistes.

« C’est le premier ministre dont j’ai le portable depuis Xavier Bertrand », ajoute Jean-Paul Hamon, président de la Fédération des médecins de France (FMF). Habile, Olivier Véran profite de ces contacts directs pour tenter de désamorcer les critiques. Alors que le syndicaliste alerte sur la pénurie de masques, il reçoit un appel du ministre, juste avant une intervention sur Europe 1 : « Ecoute Jean-Paul, les masques FFP2 vont arriver… Vous en aurez trois par jour ! » « C’était il y a dix jours et on n’en voit pas la queue d’un », soupire le médecin, qui refuse pour autant de l’accabler : « C’est un type honnête, dynamique mais l’intendance ne suit pas. Il doit gérer la pénurie. »

Changement de style radical par rapport à Buzyn

Près d’une semaine après le confinement, la France recensait dimanche soir 674 décès et 1 746 patients en réanimation. Mais face à la « vague », le ministre de la santé dit qu’il n’y « a pas de place pour le doute » ou l’introspection. « Je refuse l’idée du vertige, confie-t-il. Je fonctionne dans l’anticipation en essayant de garder la maîtrise, pour ne pas me laisser aller, ne pas avoir de moment de remise en question profonde. »

Le 12 mars, jour de la première intervention télévisée d’Emmanuel Macron, l’ex-député LRM de l’Isère a également refusé d’écouter son intuition qui lui soufflait de reporter le premier tour des municipales. Les experts du conseil scientifique de l’Elysée ont émis un avis contraire. « L’intuition n’est pas forcément bonne conseillère, seule compte la rigueur scientifique, se persuade Olivier Véran, comme à contrecœur. En toute indépendance, les experts ont estimé qu’il n’y avait pas de surrisque. Notre décision aurait-elle été différente si leur avis avait été négatif ? Sans doute. Mais il n’y a pas de regrets à avoir. »

Sur le fond, Olivier Véran n’opère aucune rupture de doctrine par rapport à Agnès Buzyn. Sur la forme, en revanche, le changement de style est radical entre la grande bourgeoise issue de l’élite médicale et le jeune praticien hospitalier lancé en politique. « Buzyn refusait tout débat en direct à la télé. Véran, lui, va au front. C’est un bon débatteur. Mais il s’énerve facilement », note le syndicaliste (CGT) Christophe Prudhomme, porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France.

Assisté par un cabinet réduit à sa plus simple expression (cinq conseillers), le ministre de la santé enchaîne les réunions de crise et les conseils de défense. Emmanuel Macron et le premier ministre, Edouard Philippe – avec qui il jouait au foot –, le trouvent « sérieux » et « efficace ». « Il tient la mer », a tranché le chef de l’Etat, qui l’inonde pendant la nuit d’extraits de revues scientifiques ou d’articles de presse sur les tests.

Nuits courtes et stocks de chips

Quand il ne se trouve pas à l’Elysée ou à Matignon, Olivier Véran ne quitte pas l’immeuble sans âme qui abrite le ministère de la santé, avenue Duquesne dans le 7e arrondissement parisien. Il a vingt mètres seulement à parcourir pour se rendre de son bureau, où traînent encore ses cartons de l’Assemblée nationale, à son logement de fonction, toujours vide, à l’exception d’un lit et d’une table. Confinement oblige, il lui a été signifié qu’il devrait s’occuper lui-même des draps et du ménage. « Mais quand aurais-je le temps de faire ça ? », a-t-il rétorqué. « Mais quand vous pourrez, M. le ministre… quand vous pourrez… », a philosophé l’agent du ministère.

Olivier Véran, qui dort quatre heures par nuit et a fait des stocks de chips dans son bureau, voit ainsi les heures s’enchaîner « dans un long continuum ». « Il n’y a pas de week-end, même pas de petite pause, tout va très vite. L’adrénaline est très forte et le sens du devoir, plus fort que tout le reste. Je ne ressens pas les stigmates de la fatigue », assure-t-il.

Le neurologue reconnaît que ses longues nuits de garde à l’hôpital, tout comme la gestion des AVC en neurologie vasculaire, « où il faut prendre des décisions rapides et les assumer », lui sont « utiles ». Peu après son entrée au gouvernement, il a fait de l’humour noir par SMS avec l’ancienne ministre de la recherche de François Hollande, Geneviève Fioraso : « Je croyais qu’être ministre, c’était le bonheur… ! »

C’est à cette dernière que le Grenoblois, fils d’une enseignante et d’un ingénieur, dernier d’une fratrie de quatre, doit sa carrière politique. La députée de l’Isère croise le jeune médecin, alors porte-parole de l’Intersyndicale nationale des internes des hôpitaux (Isnih), en visitant son service de neurologie, au CHU de Grenoble. Elle lui propose de devenir son suppléant pour les législatives de 2012. Ιl dit oui tout de suite. L’élue socialiste se souvient d’une campagne « joyeuse ». Mélomane, le médecin joue du violon, du piano, de l’accordéon et du ukulélé, et vit en musique : « Il passait son temps à chanter ou à siffler ! » Dans la foulée de l’élection de François Hollande, Geneviève Fioraso entre au gouvernement, et lui devient député. « Le hasard favorise les esprits préparés », dit-il en citant Pasteur.

« Je veux être le premier des macronistes »

Ses premiers pas à l’Assemblée nationale sont remarqués. Il se bat contre les lobbys qui veulent détricoter la loi Evin interdisant la publicité sur l’alcool et veut prohiber le défilé des mannequins anorexiques. La ministre de la santé d’alors, Marisol Touraine, se souvient d’un député « juvénile, enthousiaste, tenace, ayant parfois des lubies ».

Le député de l’Isère sait aussi se placer. Novice, il apprivoise les logiques médiatiques et fait des « coups ». Il intègre également un petit groupe de députés trentenaires dits de « bonne volonté », qui œuvrent à la réussite du quinquennat de Hollande en espérant être un jour récompensés de cette loyauté affichée. Au sein du Parti socialiste (PS), ses pairs le jugent « sympathique » et « bon camarade ». Mais son désir ardent de se « faire une place au soleil » ne trompe personne. « Derrière ses airs empathiques, il a toujours eu une ambition », résume l’ex-député PS de Seine-et-Marne, Eduardo Rihan Cypel.

Sérieux, travailleur acharné, il est repéré par le conseiller politique d’Emmanuel Macron, Stéphane Séjourné, qui l’invite à Bercy. Olivier Véran, qui cultive une sensibilité de gauche tendance « DSK », est aussitôt séduit par la « volonté réformatrice » du ministre de l’économie de François Hollande. A l’issue de cette rencontre, le député socialiste fait allégeance par SMS : « Je veux être le premier des macronistes. » Il sera aux premières loges de la création d’En marche !, en avril 2016.

Et il intègre le petit groupe d’experts chargé du volet santé du programme présidentiel, aux côtés du professeur Jérôme Salomon – l’actuel directeur général de la santé, avec lequel il forme aujourd’hui un duo parfaitement fluide – et de Philippe Denormandie, le père de Julien, aujourd’hui ministre de la ville et du logement. « Il est arrivé à petits pas, nuance un pilier de la campagne. En réalité, il a longtemps hésité entre rester au PS et soutenir Macron. Il venait aux réunions mais il exigeait la discrétion. Sa présence a suivi la courbe de popularité du candidat. »

« Très politique et bon technicien »

Un mois avant le premier tour de la présidentielle, l’actuel directeur adjoint de l’Assistance-publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), François Crémieux, demande à Olivier Véran de l’aider à préparer les « 100 premiers jours » du quinquennat en matière de santé. « Pour lancer la sauce, il faut une personnalité politique pour porter », écrit-il dans un mail du 7 mars 2017, qui a fuité dans les « MacronLeaks ». « Je me colle volontiers dans l’habit politique mais, je le précise, sans l’ambition de nécessairement le porter le moment venu ! », répond Olivier Véran. En réalité, il en rêve depuis toujours et il s’y voit. La nomination d’Agnès Buzyn le déçoit.

Elu sous l’étiquette LRM dans la circonscription de Geneviève Fioraso, qui lui passe le flambeau, il devient rapporteur général de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, un poste stratégique. Il fait voter la création d’une taxe modulable sur les boissons gazeuses sucrées, défend l’expérimentation du cannabis thérapeutique et fait passer une disposition permettant aux urgences hospitalières d’être payées lorsqu’elles renvoient des patients non urgents vers la médecine de ville.

« Il faisait partie de ces députés à la fois très politiques et bons techniciens », observe la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, qui le trouve « sympa, drôle et collectif » « Dans un moment où tout le monde est sous tension, c’est précieux. »

Totalement inconnu des Français il y a un mois, Olivier Véran, qui partage la vie de la députée (LRM) de l’Hérault Coralie Dubost, est devenu l’un des visages de cette crise historique. En dessinant, le 9 mars sur BFM-TV, la courbe de la progression d’une épidémie, pour expliquer la stratégie française de « retardement » du « pic », le jeune ministre a marqué les esprits.