Coronavirus: en Iran, les ultraconservateurs à l’assaut du président Rohani (Georges Malbrunot – Le Figaro)

L’aide humanitaire internationale est au cœur de l’antagonisme entre ses partisans et les plus radicaux.

Renforcés par leur victoire aux élections législatives du 21 février, les ultraconservateurs dénoncent régulièrement la gestion de la crise sanitaire de leur adversaire, le président, Hassan Rohani. Mais leurs tirs de barrage ne sont pas toujours couronnés de succès.

Après avoir milité pendant plus d’un mois pour que les lieux saints restent ouverts – même à Qom, épicentre pourtant de l’épidémie qui a tué près de 3900 Iraniens – les plus réactionnaires ont dû battre en retraite. Le guide suprême et numéro un du régime, l’ayatollah Ali Khamenei, généralement proche de leurs vues, a ordonné, sous la pression du gouvernement de M. Rohani, la fermeture des sites de Qom et de Mashad. Mais peu après, les durs se sont vengés en instrumentalisant l’aide humanitaire internationale pour la rejeter. Et cette fois, le guide s’est rangé du côté des ultras. L’ONG MSF, arrivée en Iran pour y monter un hôpital de campagne, dut rentrer en France.

Cette aide étrangère, que le président Rohani ne rejette pas, est au cœur de l’antagonisme entre ses partisans et les plus radicaux, en particulier les tout-puissants gardiens de la révolution, dont l’image a été ternie par la répression de la fin d’année dernière et les mensonges qui ont entouré la destruction en vol d’un Boeing ukrainien.

Gérontocratie

«Les pasdarans souhaitent redorer leur blason en se présentant comme les gardiens de la santé publique et les leaders de la guerre contre le virus, analyse Ariane Tabatabaie, spécialiste de l’Iran au German Marshall Fund à Washington. Ils veulent priver Rohani d’une réussite durant sa dernière année de mandat et montrer qu’ils peuvent battre le virus sans l’aide de l’Occident, en ne comptant que sur eux-mêmes ou sur leurs relais régionaux, comme les milices chiites irakiennes ou afghanes qui leur viennent en aide». Pour Marc Martinez, expert de l’Iran, «il est encore trop tôt pour dire si cette stratégie de reconquête de l’opinion publique peut fonctionner».

Je suis inquiet. Je crains un effondrement de l’économie ou alors une guerre, dont on voit certaines prémices en Irak

Marc Martinez, expert de l’Iran

Une chose est sûre: les gardiens de la révolution n’ont pas oublié que depuis sa première élection en 2013, Hassan Rohani a cherché – en vain – à réduire leur place dans l’économie du pays. «Mais, tempère un industriel franco-iranien, avec un baril de pétrole tombé à 25 dollars et frappés par les sanctions, comment les gardiens eux-mêmes vont-ils financer leur guerre antivirus?» Pour lui, l’opposition entre conservateurs et modérés est dépassée: «Aujourd’hui, ajoute-t-il, il s’agit de savoir comment l’Iran va tenir face aux difficultés. Je suis inquiet. Je crains un effondrement de l’économie ou alors une guerre, dont on voit certaines prémices en Irak. L’Iran n’a pas accès aux financements internationaux, les États-Unis viennent de bloquer la demande de prêt de 5 milliards de dollars auprès du FMI.»

«La situation économique inquiète davantage le sommet du régime que les tensions entre ses différents pôles» abonde l’analyste franco-iranien Kianouche Doranie, qui rentre de Téhéran. «Le Parlement, élu sans enthousiasme populaire, est totalement marginalisé, dit-il, et aujourd’hui, certains de ses ténors ultraconservateurs sont victimes du virus.» «Compte tenu des conséquences de la maladie sur les plus âgés, le virus pourrait changer le visage de la gérontocratie iranienne», anticipe Marc Martinez.