Contre les djihadistes, Trump dans les pas d’Obama

Le Monde – par Alain Frachon


Après avoir méprisé, lorsqu’il était candidat, la politique menée contre le djihadisme, Donald Trump, une fois aux commandes, ne change rien, estime l’éditorialiste du « Monde » Alain Frachon dans sa chronique hebdomadaire.

CHRONIQUE. Pour en finir avec l’organisation dite Etat islamique (EI), il avait « un plan secret ». Les djihadistes, lui, Donald Trump, allait les pulvériser « sous un tapis de bombes ». Il ne pouvait en dire beaucoup plus pour ne pas dévoiler à l’avance sa stratégie. Mais une chose était sûre : l’affaire n’allait pas traîner. Les jours de l’EI étaient comptés…

Le candidat républicain multipliait les propos méprisants pour la politique de Barack Obama, ce velléitaire conseillé par un état-major de pleutres. En Syrie, Trump devait s’allier avec Vladimir Poutine, et en Irak, il agirait plus vite et plus fort. Il n’a rien fait de tout ça. Il a été rattrapé par la complexité de la réalité sur les bords du Tigre et de l’Euphrate. Il bluffait, grande gueule et fier à bras, prêt à dire n’importe quoi pour être élu.

Une fois aux commandes – ayant eu la sagesse de confier le département d’Etat et celui de la défense à deux adultes, Rex Tillerson et James Mattis –, il a mis ses pas dans ceux d’Obama. Face au djihadisme moyen-oriental, la politique de Trump se résume en un mot : continuité.

Commençons par l’Irak. Lancée il y a six mois, la campagne pour chasser l’EI de Mossoul, deuxième ville d’Irak, marque une pause. Mais la défaite des hommes d’Abou Bakr Al-Baghdadi, qui ont pris la ville en juin 2014, est une affaire de semaines ou de quelques mois. Pluriethnique, multiconfessionnelle, Mossoul, sur les ruines de l’antique Ninive, est la « capitale » et la dernière des grandes villes du pays encore aux mains de la soldatesque djihadiste. L’offensive est menée par l’armée irakienne, appuyée au départ par les milices kurdes, aujourd’hui avec un soutien aérien massif des Etats-Unis – qui disposent au sol de quelque 5 000 hommes des forces spéciales.

Irakiens et djihadistes se font face au cœur de la vieille cité. Les bombardements aériens causent des centaines, voire des milliers de morts parmi la population civile. Dans le cœur historique de Mossoul, 300 000 personnes subissent un calvaire : prises en otage par les hommes de l’EI, terrées, enterrées dans les décombres de demeures pulvérisées par les missiles. Au moins 600 000 autres, restées dans les quartiers encore aux mains de l’EI, vivent sans eau ni électricité.

L’EI en voie de disparition

En Syrie, l’EI est aussi sur la défensive. Armée et entraînée par les Etats-Unis depuis de longs mois, une force kurdo-arabe – en fait à plus des deux tiers composée de combattants kurdes syriens, les YPG – est prête à mener l’assaut contre Rakka. Elle est soutenue par l’aviation américaine et par plus de mille commandos dépêchés par le Pentagone. Au bord de l’Euphrate, Rakka, ville de 300 000 habitants, est la « capitale » syrienne de l’EI. C’est dans cette ville qu’auraient été préparés nombre d’attentats perpétrés en Europe, notamment à Bruxelles et à Paris.

La Turquie, dont l’armée est déployée dans la région, est opposée à un assaut sur Rakka mené par les YPG – qu’elle accuse de soutenir le PKK, les autonomistes kurdes turcs avec lesquels Ankara est en guerre. Mais le Pentagone estime que les YPG sont les plus aptes à l’offensive contre ce dernier bastion de l’EI en Syrie. Trump doit choisir : se fâcher avec la Turquie, membre de l’OTAN, ou faire confiance à ses militaires. Il pourrait se décider après le 16 avril, date du référendum qu’organise Recep Tayyip Erdogan, le président turc, pour se doter des pleins pouvoirs.

Chassée de Mossoul et de Rakka, l’EI sera en voie de disparition en tant qu’organisation para-gouvernementale ou para-étatique. En perdant ces deux villes, elle sera privée de la base logistique – télécommunications, banques, garages, ateliers d’armements etc. – qui a servi à préparer ses campagnes terroristes. Elle contrôlait un vaste territoire, de part et d’autre de la frontière irako-syrienne, elle en a perdu la quasi-totalité. Elle subit une défaite. Son aura d’invincibilité, qui a lui permis d’attirer tant de jeunes Européens, disparaît dans les décombres des villes bombardées. Elle retournera dans la clandestinité. Ses chefs sont déjà en fuite, repliés dans la vallée de l’Euphrate.

Y a-t-il une réflexion « trumpiste » sur le sujet ?

Le djihadisme ne va pas disparaître. Du « califat », on reviendra à la guérilla ; des colonnes de 4 x 4 aux attentats. La défaite militaire ostensible, à Mossoul et Rakka, va affaiblir l’EI. Mais les dommages collatéraux sont immenses – en nombre de villes détruites en Irak et en Syrie. Ils touchent d’abord les communautés sunnites de ces deux pays, majoritaire en Syrie, minoritaire en Irak. Des millions de sunnites sont sans abri. Le malheur sunnite est le terreau idéologique du djihadisme. L’EI va pouvoir à nouveau se poser en « champion du sunnisme arabe », note le professeur Jean-Pierre Filiu.

L’avenir politique de la Syrie et de l’Irak est au cœur de cette question. Y a-t-il une réflexion « trumpiste » sur le sujet ? En Irak, la reconstruction du pays sunnite va tester la capacité de la majorité chiite à se défaire d’un sectarisme destructeur. En Syrie, la collaboration promise par Trump avec Vladimir Poutine s’est fracassée sur la complexité régionale. Implacable, l’Iran, puissance chiite, entend encaisser les dividendes de son effort de guerre aux côtés de Bachar Al-Assad : Téhéran veut devenir le tuteur de la Syrie. Mais Israël ne veut pas de l’Iran ou de ses alliés à sa frontière… et Trump ne veut pas faire de peine à l’allié israélien. Alors, les Américains disent aux Russes : on ne peut coopérer ensemble en Syrie que si vous en éloignez l’Iran. Pas sûr que Moscou en ait le pouvoir ou l’envie.

Jusque-là, Trump suit la politique tracée par Obama. Il donne la priorité à l’offensive sur les « capitales » de l’EI. Mais après Mossoul, après Rakka ? Le plus vraisemblable est qu’il n’en sait strictement rien.