Conflit mémoriel: entre Moscou et Varsovie, Israël a choisi l’allié russe (Thierry Oberlé – Le Figaro)

Les relations entre Israël et la Pologne se sont dégradées depuis l’adoption d’une loi condamnant la mise en cause de la Pologne ou du peuple polonais dans la collaboration avec l’occupant allemand.

Dans la querelle mémorielle opposant la Russie à la Pologne, Israël a de facto choisi le camp de Vladimir Poutine. Le président russe s’est vu dérouler le tapis rouge, lors des cérémonies de commémoration, jeudi à Jérusalem, du 75e anniversaire de la libération du camp de la mort d’Auschwitz, tandis qu’Andrzej Duda a boycotté l’événement. Le président polonais reprochait aux organisateurs de pas lui donner la parole à la tribune de Yad Vashem pour contrer le discours de Vladimir Poutine. Ce dernier avait profité de sa visite pour inaugurer avec les dignitaires de l’État hébreu un monument à la mémoire des victimes du siège de Leningrad par les nazis. L’occasion pour lui de situer au même niveau les souffrances des Juifs et des Soviétiques durant la Seconde Guerre mondiale. Les officiels israéliens n’ont rien trouvé à redire à l’effacement de l’histoire du pacte germano-soviétique dans ses interventions.

La mise en avant du président russe, principal acteur avec Emmanuel Macron et le président allemand d’une cérémonie marquée par la présence de plus de 40 délégations internationales de haut niveau, a été favorisée par le milliardaire russe Moshe Viatcheslav. Président du Congrès juif européen et du conseil politique du Conseil juif mondial, il a été le maître d’œuvre du sommet des cérémonies de souvenir. Donateur de Yad Vashem, le riche entrepreneur est un proche du chef de l’État russe.

Benyamin Nétanyahou s’est rapproché ces dernières années de Vladimir Poutine au nom des intérêts d’Israël au fur et à mesure que l’influence russe s’accroissait au Proche-Orient.

Benyamin Nétanyahou s’est rapproché ces dernières années de Vladimir Poutine au nom des intérêts d’Israël au fur et à mesure que l’influence russe s’accroissait au Proche-Orient. Il veut pouvoir s’appuyer sur le président russe, l’architecte des rapports de force dans le conflit syrien, pour contrer l’Iran et la milice du Hezbollah qui campent près de la frontière israélienne. Israël juge cette menace existentielle. L’aviation de Tsahal bombarde régulièrement avec l’accord tacite des Russes des convois d’armes iraniennes ainsi des cantonnements des gardiens de la révolution et de la milice libanaise. Elle cherche à endiguer, à défaut de pouvoir les éradiquer, ses ennemis.

Dans le même temps, les relations entre Israël et Varsovie se sont dégradées depuis l’adoption d’une loi, finalement en grande partie retirée, condamnant la mise en cause de la Pologne ou du peuple polonais dans la collaboration avec l’occupant allemand. En février 2019, le jour de sa nomination au poste de ministre des Affaires étrangères, Israël Katz avait provoqué une crise en attaquant durement Varsovie. «Je suis le fils des survivants de l’Holocauste et nous n’oublierons jamais que beaucoup de Polonais ont collaboré avec les nazis», avait-il déclaré avant d’ajouter, en reprenant à son compte une citation de l’ex-premier ministre israélien Yitzhak Shamir: «Les Polonais sont nourris au lait maternel de l’antisémitisme.»

La saillie avait donné le coup de grâce au sommet du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie), qui devait se tenir en Israël. Cette réunion devait être le parachèvement de la politique de rapprochement avec les régimes populistes d’Europe centrale engagée par Benyamin Nétanyahou. Il entendait alors, au-delà des divergences sur les récits nationaux de l’histoire de la Shoah, soutenir le groupe de Visegrad pour affaiblir la position de l’Union européenne sur le conflit israélo-palestinien. Mais le premier ministre israélien avait enfoncé le clou en affirmant que «les Polonais avaient collaboré avec les Allemands pour tuer les Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale». Il juge toutefois que l’antisémitisme est plus virulent en Europe occidentale qu’en Europe orientale. Reste que les Juifs ne sont plus que quelques milliers en Pologne alors qu’ils étaient plus de trois millions avant la guerre.