En Cisjordanie, la rupture de la coopération sécuritaire avec Israël crée des tensions (Louis Imbert et Clothilde Mraffko – Le Monde)

Depuis la fin mai, l’Autorité palestinienne affirme avoir coupé les communications avec Israël. Les policiers n’interviennent plus dans les zones sous contrôle israélien.

La bannière barre l’entrée de la maison des Khader, au pied des collines de Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie. Un peu à l’écart du centre-bourg d’Hawara, deux portraits d’hommes souriants se détachent sur le plastique blanc : Jalal, 34 ans, et Kamal, 31 ans, assassinés le 31 mai, avec leur oncle, Jihad, 38 ans. « C’est une peine impossible à décrire », soupire Rehab Sharaf, leur mère, entourée des cinq enfants de Jalal dans le salon. Ce printemps, Kamal s’est introduit dans l’une des bâtisses abandonnées d’une famille palestinienne des environs. Les propriétaires se sont offusqués, l’affaire s’est envenimée et un matin, une dizaine de jeunes hommes armés de fusils automatiques ont pris son frère Jalal. Ils l’ont abattu avec son oncle puis ont assassiné Kamal, arrivé peu après sur les lieux. « Ils étaient prêts à tuer tout le monde », pleure la tante, Rameh Khader.

Le jour du crime, « tout s’est passé très vite, personne n’aurait pu intervenir à temps », explique le voisin d’en face, Mjahed Al-Hassan. La veille, deux hommes armés avaient déjà menacé Kamal, devant chez lui, tirant « plusieurs coups de feu », raconte cet ancien de l’armée jordanienne. Hawara est située en « zone C », partie de la Cisjordanie placée sous contrôle total israélien par les accords d’Oslo. L’armée israélienne s’applique à ne pas y intervenir dans de telles affaires civiles. En temps normal, les policiers palestiniens auraient donc demandé une autorisation israélienne, pour arrêter eux-mêmes les auteurs des coups de feu et les conduire au poste, en « zone A », palestinienne, où ils ont pleine autorité.

Sauf que, depuis le 20 mai, l’Autorité palestinienne (AP) a officiellement rompu la coopération sécuritaire avec l’Etat hébreu. Elle entend ainsi protester contre l’annexion promise par le gouvernement israélien d’une partie de la Cisjordanie, à partir du 1er juillet. Cette rupture est lourde de risques. Déjà, elle livre à eux-mêmes une partie des habitants de Cisjordanie sous contrôle direct israélien. A Hawara, « sans coordination, [les meurtriers] n’ont pas pu être amenés au commissariat », la veille du crime ils sont restés libres, déplore Awad Nejim, le porte-parole de la municipalité.

Depuis mai, les policiers palestiniens n’entrent plus en zone C, détaille-t-il, ou alors « ils viennent habillés en civil et sans arme », arrivant souvent après tout le monde. Sur un groupe WhatsApp, M. Nejim fait défiler des messages d’appel à la rescousse, pour désamorcer là une dispute de voisinage, ici demander un coup de main. Depuis quelques semaines, les responsables locaux, membres ou proches du Fatah, le parti au pouvoir, se sont organisés face au vide dans le maintien de l’ordre.

Eviter une dangereuse escalade

Début juin, dans un hôpital de Beit Jala, dans le sud de la Cisjordanie, ces mécanismes communautaires ont permis d’éviter une dangereuse escalade, raconte un témoin, qui préfère taire son nom. Après la mort d’un patient, ses enfants, convaincus qu’il s’agit d’une erreur médicale, font intrusion dans le bâtiment, situé en zone C. La foule enfle, plus d’une centaine de personnes « commencent à briser les vitres, attaquent l’hôpital », décrit le témoin.

« Quand on a appelé la police, ils nous ont répondu qu’ils ne pourraient pas venir, faute d’avoir pris l’“autorisation” auprès des Israéliens », poursuit-il. Ce sont les habitants et responsables locaux qui ramènent le calme ; quelques policiers arriveront ensuite, en civil. Le témoin ne regrette pas pour autant l’ancien système, qu’il refuse d’appeler « coopération ». « La relation n’était pas égale. Les Palestiniens devaient demander l’autorisation avant d’intervenir mais l’inverse n’est pas vrai », conclut-il.

La coopération sécuritaire est honnie des Palestiniens, notamment les échanges de renseignement. Le 19 mai, en annonçant qu’il coupait les liens avec Israël, le président de l’AP, Mahmoud Abbas, a aussi satisfait une demande populaire. Selon une récente enquête du Centre palestinien de recherche politique et de sondages, 71 % des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza estiment qu’en cas d’annexion, l’AP devrait cesser d’appliquer les accords d’Oslo et rompre toute relation avec Israël.

Un obstacle à la lutte contre le Hamas en Cisjordanie

En touchant à la coopération sécuritaire – jamais interrompue sauf durant la seconde Intifada (2000-2005) –, le raïs laisse aussi flotter une menace, voilée : en cas de manifestations populaires à proximité de positions militaires israéliennes, les forces palestiniennes ne seront plus tenues d’agir. Depuis, Ramallah multiplie les professions de responsabilité, affirmant qu’il ne crée pas les conditions du désordre.

« Yasser Arafat avait joué avec le feu pendant la seconde Intifada, rappelle Tareq Baconi, analyste à l’International Crisis Group, mais un tel jeu pourrait se retourner contre M. Abbas, qui sait qu’il n’a pas la loyauté complète des forces de sécurité. Il tente de montrer que l’AP pourrait s’écrouler [du fait de l’annexion], mais il ne cherche pas une escalade. »

Depuis mai, les communications sont officiellement rompues au niveau des états-majors. Cela crée un obstacle à la lutte contre les cellules du Hamas en Cisjordanie, qu’Israël et Ramallah mènent en bonne intelligence depuis le milieu des années 2000. Mais cette entente « demeurera d’une façon ou d’une autre une pierre angulaire : ils feront en sorte que les seules forces [miliciennes] présentes institutionnellement en Cisjordanie soient celles du Fatah », assure M. Baconi. Le renseignement israélien craint d’ailleurs que ces milices ne montent en puissance en cas d’annexion.

L’Autorité palestinienne assure que les contacts avec Israël ont aussi cessé dans les échelons locaux : un officier qui répondrait à un message israélien pourrait se rendre coupable de trahison. « Mais dans la pratique, la coopération se poursuit cependant de façon limitée et discrète, assure Alon Eviatar, ancien officier du renseignement israélien, au niveau des commandants de bataillons et des bureaux de coordination et de liaison de districts israéliens », ainsi qu’à l’aide d’intermédiaires civils.

Les forces israéliennes continuent par ailleurs d’entrer dans les villes palestiniennes, pour y mener arrestations et opérations, parfois de manière plus lente et plus démonstrative qu’auparavant. « A Naplouse près du tombeau de Joseph, en juin, elles ont emprunté une artère importante et tiré en l’air des fusées éclairantes, afin de s’assurer que nul ne pourrait ignorer leur présence », rapporte le journaliste palestinien Mohammed Najib, correspondant à Ramallah de la revue britannique Jane’s Defence Weekly, spécialisée dans les affaires militaires.