Cisjordanie: l’establishment sécuritaire israélien redoute une poussée de violences (Thierry Oberlé – Le Figaro)

Alors que Benyamin Nétanyahou mûrit l’annexion unilatérale par Israël de pans entiers de la Cisjordanie occupée, l’armée israélienne, le Shin Beth, le service de sécurité intérieure et le Mossad préparent des plans sécuritaires.

Y aura-t-il des troubles à grande échelle dans les Territoires palestiniens de Cisjordanie et de Gaza en cas d’annexion d’une partie de la Cisjordanie? L’armée israélienne, le Shin Beth, le service de sécurité intérieure, et le Mossad ont préparé ces dernières semaines plusieurs plans sécuritaires pour s’adapter à l’éventualité d’une nouvelle donne.

Tenus dans l’ignorance de l’ampleur du projet de rattachement envisagé par Benyamin Nétanyahou, ils restent prudents dans leurs réponses. Des scénarios de violence sont évoqués mais pour les experts israéliens l’option d’une troisième Intifada a, pour l’instant, de leur point de vue, des airs de mirage.

L’inquiétude est cependant vive dans les rangs des anciens hauts responsables des forces militaires. Dès avril, 220 généraux, amiraux et dirigeants du Mossad et du Shin Beth à la retraite, membres d’un forum intitulé «les Commandants de la sécurité d’Israël» (CIS) ont lancé un appel exhortant leurs anciens collègues du gouvernement, le ministre de la Défense Benny Gantz et le ministre des Affaires étrangères Gabi Ashkenazi, tous deux anciens chefs d’état-major des Forces de défense israéliennes, à stopper un processus unilatéral qu’ils jugent dangereux.

La première Intifada avait été déclenchée à une époque où l’Autorité palestinienne n’existait pas. L’AP a participé à la deuxième Intifada qui reste un souvenir douloureux pour les Palestiniens de plus de 30 ans et leurs leaders

Ofer Zalzberg, chercheur à l’International Crisis Group (ICG)

Tamir Pardo, ancien patron du Mossad, Ami Ayalon, ex-directeur du Shin Beth et Gadi Shamni, l’ex-conseiller militaire d’Ariel Sharon ont signé une tribune retentissante dans la revue Foreign Policy pour dénoncer un projet qui représente «une menace pour la sécurité d’Israël» et portera atteinte «à la stabilité au Moyen-Orient». «Ces voix représentent l’establishment ancien et actuel. Elles sont audibles car le débat sur l’annexion est souvent caricaturé entre un affrontement entre ceux qui marquent leur attachement à la Judée Samarie (la Cisjordanie, selon la terminologie israélienne, NDLR) et de mauvais Juifs qui ne seraient pas patriotes. Les généraux sont légitimes donc entendus», analyse Ofer Zalzberg, chercheur à l’International Crisis Group (ICG).

Menace d’autodissolution de l’Autorité palestinienne

Comme la plupart des observateurs, ce dernier ne s’attend pas dans l’immédiat à un soulèvement général. «La première Intifada avait été déclenchée à une époque où l’Autorité palestinienne (AP) n’existait pas. L’AP a participé à la deuxième Intifada qui reste un souvenir douloureux pour les Palestiniens de plus de 30 ans et leurs leaders. Elle s’oppose à une troisième» rappelle le chercheur. «On ne peut pas exclure en revanche un regain de violence avec une hausse des attaques au couteau et à la voiture bélier» poursuit-il. De leur côté, le Hamas et le Djihad islamique pourraient reprendre leurs tirs de roquettes et de missiles depuis Gaza.

Dans le même temps, des interrogations demeurent sur la stratégie de l’AP. Son président, Mahmoud Abbas, a annoncé avoir coupé les ponts sécuritaires, civils et économiques avec l’État hébreu mais le décrochage est progressif. À terme, les accords d’Oslo 2 pourraient être totalement abandonnés. Signés en 1995 par Yasser Arafat et Itzhak Rabin, ils ont divisé la Cisjordanie en trois parties: la zone A et B sous contrôle palestinien et la zone C sous contrôle israélien. C’est ce dernier secteur que le premier ministre a promis d’annexer par pans entiers. En réaction, Mahmoud Abbas a brandi la menace d’une autodissolution de l’AP. La disparition de l’AP plongerait la Cisjordanie dans le chaos et obligerait l’armée et la police israélienne à réoccuper les grandes villes palestiniennes comme Ramallah, Hébron ou Naplouse.

L’annexion peut en revanche mener à une chute de l’AP par un effet de dominos

Ofer Zalzberg

Un scénario redouté par les responsables sécuritaires israéliens mais peu probable car il constituerait un suicide politique pour la nomenklatura palestinienne. «L’annexion peut en revanche mener à une chute de l’AP par un effet de dominos. La semaine dernière, l’armée a conclu à l’issue d’un “wargame”, une simulation partant sur les bases d’une annexion d’un bloc étroit de colonies, que l’AP s’effondrerait à moyen terme» prévient Ofer Zalzberg.

Une annexion de la vallée du Jourdain pourrait également affecter la stabilité de la Jordanie. La population du royaume hachémite est à majorité palestinienne, compte de nombreux radicalisés et connaît une crise économique et sociale. «L’opinion publique n’acceptera jamais un silence jordanien sur l’annexion» estime Gadi Shamni du groupe des Commandants de la sécurité d’Israël. «Le roi devra, pour survivre, prendre des mesures extrêmes qui pourraient nuire gravement à l’accord de paix israélo-jordanien.» Benyamin Nétanyahou semble conscient du problème. Il a dépêché la semaine dernière Yossi Cohen, le chef du Mossad, à Amman avec pour mission de transmettre un message au roi Abdallah II dont le contenu est resté secret.