En Cisjordanie, le coronavirus exacerbe la défiance envers les autorités (Le Monde)

Dans le sillage de l’épidémie, les autorités de Ramallah et la société civile combattent aussi les fausses informations qui pullulent, se nourrissant de la défiance des Palestiniens à l’égard de ceux qui les gouvernent.

Sur les réseaux sociaux ou via les messageries instantanées, les rumeurs se sont propagées plus vite que le virus lui-même en Cisjordanie. Il y a eu les traditionnelles théories du complot qui voient derrière le Covid-19 la main d’un Etat étranger et hostile, les remèdes « miracles » vantés par des commerçants pas très regardants ou les bilans fantaisistes, mais forcément alarmistes. Parfois même, quelques noms ont été divulgués, accompagnés de photos de personnes supposément malades. Le vent de panique qui a saisi la planète à mesure de l’avancée du coronavirus a ravivé ici, des petites rues des villages du nord de la Cisjordanie aux faubourgs de la ville d’Hébron dans le Sud, une question récurrente : en temps de crise, à qui les Palestiniens peuvent-ils se fier ?

« Nous sommes livrés à nous-mêmes », répond Marwa Fatafta, analyste au centre de réflexion palestinien Al-Shabaka. La chercheuse rappelle que l’Autorité palestinienne est dirigée par un « gouvernement non démocratique. Nous n’avons pas eu d’élections depuis plus d’une décennie. Les gens ne font confiance ni à l’Autorité palestinienne ni au président. Partant de cela, en tant que Palestinien, en Cisjordanie, où va-t-on chercher des informations vérifiées ? Et jusqu’à quel point peut-on croire les statistiques officielles ? »

A raison de deux rendez-vous quotidiens, matin et soir, qui énumèrent le nombre de malades et leur localisation, par voie de communiqués et de messages diffusés sur les ondes des radios locales, sur les réseaux sociaux et sur un site Internet dédié, le gouvernement déclare lui « avoir repris en main le récit ». Il est épaulé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Unicef, qui ont mis sur pied une campagne de communication. Au détour des carrefours désormais bien moins bruyants que d’ordinaire, sur les écrans des distributeurs de billets ou via leurs téléphones portables, les Palestiniens ont vu fleurir textes et dessins leur récapitulant les gestes pour se prémunir contre le virus.

« Un schéma où on aurait une seule vérité »

« On tente de combler les manques. C’est quand il y a des trous dans l’information que les fake news s’épanouissent », affirme le porte-parole du gouvernement palestinien, Ibrahim Milhem. Quelques personnes ont aussi été arrêtées, « pour servir de leçon », ajoute-t-il, en vertu notamment de la très décriée loi sur la cybercriminalité, qui prévoit des peines de prison et amendes pour la publication de textes portant « atteinte à l’intégrité de l’Etat ».

Une pente dangereuse, estime Marwa Fatafta. « Utiliser des poursuites judiciaires pour combattre la désinformation autour de l’épidémie de Covid-19 peut, à terme,mener à ce que des voix critiques soient injustement réprimées. Cela encourage aussi la mise en place d’un schéma où on aurait une seule vérité : celle diffusée par l’Etat ».

Les forces de sécurité palestiniennes à un point de contrôle près de Ramallah, le 23 mars.
Les forces de sécurité palestiniennes à un point de contrôle près de Ramallah, le 23 mars. Nasser Nasser / AP

D’autres initiatives, indépendantes, ont éclos ça et là. Depuis Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie, Anas Hawwari pilote ainsi une petite équipe de quatre jeunes journalistes qui débusquent les fausses nouvelles, d’une simple erreur à la campagne organisée de désinformation. « On a rectifié environ 150 informations erronées depuis le début de l’épidémie en Palestine, début mars », calcule le jeune homme de 23 ans. Au départ simple projet de fin d’études, son site Internet, Tayqan, affiche plus de 60 000 abonnés. « On est devenus une source fiable d’information, y compris pour les médias palestiniens », dit fièrement son fondateur qui travaille en tandem avec un autre site sur une « campagne contre le coronavirus » pour diffuser aussi conseils et gestes de protection contre l’épidémie.

Mesures de confinement renforcées

Hormis le récit, le gouvernement palestinien ne contrôle de toute manière que peu de choses. Malgré l’épidémie, Israël poursuit ses incursions régulières en Cisjordanie, territoire qu’il occupe depuis 1967. Le système de santé, déjà largement défaillant, risque de rapidement s’effondrer. Pour l’instant, avec 217 cas déclarés selon les chiffres disponibles dimanche 5 avril dans la matinée, la situation semble encore gérable. Mais en l’absence de campagne massive de test, comment en être certain ? Seuls 213 lits équipés de respirateurs sont disponibles sur toute la Cisjordanie.

Quand le virus s’est introduit côté palestinien début mars, Bethléem et ses environs, premier foyer de contamination, ont rapidement été bouclés. L’épidémie paraissait sous contrôle. Puis, fin mars, les chiffres ont peu à peu gonflé ; la Cisjordanie a enregistré son premier décès : une femme de 60 ans, contaminée par son fils qui travaillait en Israël. Les autorités palestiniennes ont tenté de dissuader le retour des travailleurs depuis l’Etat hébreu et invité ceux qui étaient employés dans les colonies israéliennes en Cisjordanie à ne plus s’y rendre. Mais Israël a entre temps renvoyé une partie des Palestiniens qui travaillaient de l’autre côté de la « ligne verte » et entend évacuer encore 50 000 d’entre eux dans quelques jours.

Pour faire face, le gouvernement de Ramallah a encore renforcé les mesures de confinement. Globablement, les Palestiniens les respectent. Non pas parce qu’ils croient en leur gouvernement, juge Marwa Fatafta, mais précisément parce qu’« ils savent que, de toute façon, si l’épidémie se répand dans des proportions telles que celles qu’on observe en Italie ou en Espagne, ils sont foutus ».