Au Caire, la voix de la révolution nassérienne s’est éteinte (Benjamin Barthe – Le Monde)

Principal porte-voix du leader égyptien hissé au rang de culte, Ahmed Saïd aura porté jusqu’à la fin de sa vie le fardeau de la débâcle de la guerre des Six-Jours face à Israël, qu’il avait niée sur les ondes.

LETTRE DE BEYROUTH

Le destin peut être taquin. Le journaliste égyptien Ahmed Saïd, chantre du nassérisme, célèbre pour ses bulletins radios « orwelliens » annonçant la défaite d’Israël dans la guerre des Six-Jours en 1967, est décédé à 93 ans, mardi 5 juin, le jour anniversaire du début de ce conflit, qui se révéla catastrophique pour le monde arabe.

A la tête de Sawt Al-Arab (Voix des Arabes) la station reine du Proche-Orient dans les années 1950 et 1960, il servit de porte-parole au régime nassérien, incarnant aussi bien ses idéaux libérateurs que sa dérive autoritaire, jusqu’aux communiqués déshonorants de juin 1967, qui scellèrent sa chute.

Outil de propagande

C’est en 1953 que ce juriste de formation, né au Caire en 1925, est choisi pour prendre la direction de la nouvelle radio, à vocation panarabe, qu’entend créer le Mouvement des officiers libres, arrivé au pouvoir en 1952, en renversant le roi Farouk. L’idée revient à l’un des instigateurs du coup d’Etat, le général Gamal Abdel Nasser, qui un an plus tard, évince ses comparses et s’impose à la tête de l’Etat.

D’importantes ressources sont allouées à la station, baptisée Sawt Al-Arab. Son système de transmission très puissant lui permet d’émettre en ondes courtes et moyennes dans tout le monde arabe – « de l’Atlantique au Golfe », comme le proclame son slogan – et de rivaliser avec le service en arabe de la vénérable BBC. Placée sous l’étroite tutelle du gouvernement, contrairement à la presse qui dispose jusqu’en 1960 d’une certaine liberté, la radio devient un outil de propagande transnational. Un vecteur de mobilisation dans une région en pleine ébullition.

Au Maghreb, la colonisation française ploie sous la pression des mouvements indépendantistes. Au Levant, encore sonné par la défaite de 1949 face à Israël, coups d’Etat, assassinats politiques et émeutes se succèdent, sur fond d’ingérence persistante des anciennes puissances mandataires, la France et l’Angleterre. Nasser, sorti renforcé de la crise de Suez, en 1956, face à Londres et Paris, s’érige alors en champion du nationalisme arabe et en libérateur de la Palestine.

Le raïs (leader) veut purger la région de toute présence étrangère pour mieux y imprimer sa marque. Sawt Al-Arab sera son porte-voix, un relais d’influence unique, précurseur de ce qu’est Al-Jazira aujourd’hui pour le Qatar. Les déclarations des maquisards du FLN algérien sont retransmises dès la formation de celui-ci, en 1954, au grand dam de Paris, qui tente de brouiller les émissions.

Un style exalté

Puis la station part en croisade contre le pacte de Bagdad, une alliance sous influence américano-britannique, formée en 1955, regroupant l’Irak, la Turquie, le Pakistan et l’Iran. Elle encense ensuite la République arabe unie (RAU), éphémère fusion de l’Egypte et de la Syrie entre 1958 et 1961. Et galvanise dans les années 60 l’insurrection d’Aden, le port de la pointe sud du Yémen, en lutte contre les soldats de sa Majesté.

AHMED SAÏD PORTERA JUSQU’À LA FIN DE SON EXISTENCE LE FARDEAU DE LA DÉBÂCLE ET DE SON DÉNI

Non content de gérer la station, Ahmed Saïd, homme lige du président, en est le principal speaker. C’est lui qui lit les bulletins d’informations, concoctés par les autorités et diffusés entre un feuilleton radiophonique et une chanson d’Oum Kalthoum, l’autre idole des masses arabes avec Nasser. Son style exalté, mêlant harangue et envolées lyriques, glorification de la nation arabe et dénonciation des impérialistes, des sionistes et de leurs « laquais » arabes, lui vaut une grande popularité. En parallèle de ce travail d’agit-prop, Sawt Al-Arab alimente le culte de Nasser, en discréditant ses opposants, régulièrement incarcérés.

Arrive 1967, le 5 juin, 8 h 45. Après une longue guerre des mots avec l’Egypte, Israël passe à l’attaque. En trois heures, seize aéroports militaires et huit formations de MiG 21 sont détruits. La plus grande flotte aérienne du Moyen-Orient part en fumée. A la fin de la journée, les blindés israéliens ont conquis le tiers du Sinaï. La guerre, à peine commencée, est déjà perdue.

Un nom qui évoque la défaite

Hébété, incapable d’affronter cette réalité, l’état-major égyptien rédige des communiqués de victoire fantaisistes. Et c’est ainsi qu’Ahmed Saïd se retrouve à déclarer à l’antenne de Sawt Al-Arab que des dizaines d’avions de combats israéliens ont été abattus et que les troupes égyptiennes approchent de Tel-Aviv. La population du Caire exulte. Elle descend manifester sa joie dans les rues.

Mais peu à peu, le doute s’insinue. Des échos de Suez, où les soldats égyptiens se replient en catastrophe, parviennent à la capitale. Les habitants règlent leur poste sur la BBC ou le service arabe de Radio Monte Carlo et découvrent la gigantesque supercherie. La guerre s’achève le 10 juin, sur une déroute totale pour l’armée égyptienne et ses homologues arabes. Nasser présente sa démission, avant de revenir sur sa décision sous la pression de la population.

Pour Ahmed Saïd en revanche, pas de pardon. L’homme n’a fait qu’exécuter les consignes de sa hiérarchie. Mais son nom évoque trop la défaite. Il quitte Sawt Al-Arab en septembre et disparaît de la vie publique. Il portera jusqu’à la fin de son existence le fardeau de la débâcle et de son déni. Un événement tellement traumatisant qu’il est entré dans le dictionnaire politique arabe comme « Al-Naksa » (le recul) et non pas « Al-Hazima » (la défaite).