Bruno Tertrais : «Trump juge Abbas prêt à des concessions majeures, j’en doute»

Le Figaro – Par Alexandre Devecchio –

LE FIGARO. – Donald Trump a reconnu, le 6 décembre, Jérusalem comme la capitale d’Israël. Est-ce une rupture historique par rapport à ses prédécesseurs?

Bruno TERTRAIS. – C’est une rupture dans la pratique, mais pas au plan des principes. Depuis l’Administration Clinton, les États-Unis ont cessé d’inclure Jérusalem-Est dans leur défininition des Territoires occupés. Et les présidents américains successifs, depuis le vote du Jerusalem Embassy Act en 1995 – quasiment à l’unanimité du Sénat – ont dû, tous les six mois, mettre leur veto au transfert de l’ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem. Trump avait averti qu’il cesserait cette pratique. Il était d’autant plus déterminé que l’immense majorité des chrétiens «évangéliques» a voté pour lui et que Mike Pence, le vice-président, en est très proche. Une nouvelle fois, Trump fait ce qu’il dit et dit ce qu’il fait.


Cette décision isole-t-elle les États-Unis?

Ils sont le seul pays à avoir annoncé le transfert formel de l’ambassade à Jérusalem, qui sera peut-être concrétisé avant la fin du mandat de Trump – pas avant, car les contraintes juridiques et sécuritaires américaines sont très strictes. Mais il ne serait pas surprenant que quelques pays les suivent. Après tout, certains avaient leur chancellerie sur place jusque dans les années 1980.

Le terme «reconnaissance» n’a pas de signification juridique. Les États sont souverains dans le choix de leur capitale.
C’est une reconnaissance… de la réalité. Et une dénonciation de la fiction d’un corpusseparatum, une entité juridique ad hoc, promue par le plan de partage de 1947. On  peut toujours espérer revenir à l’esprit de 1947, mais c’est un peu une chimère, un rêve de diplomate hors sol. Je ne sais pas si Jérusalem sera la capitale de deux États, mais, ce dont je suis certain, c’est qu’elle ne sera pas «la capitale d’aucun État».


Faut-il craindre des violences à Jérusalem et dans les Territoires palestiniens?

Certains vont jusqu’à parler d’un embrasement de la région. Je ne crois pas au grand soulèvement spontané. L’annonce de Trump ne change strictement rien au quotidien des Palestiniens et ceux-ci le savent très bien.
Quant aux pays arabes, ils ont d’autres soucis en tête – guerre en Syrie, stabilité interne… et défi iranien au sujet duquel ils cherchent plutôt à développer de bonnes relations avec Israël. En revanche, une partie de la mouvance politique palestinienne pousse au soulèvement – surtout en cette semaine qui marque le trentième anniversaire du début de la première intifada.

Soit en pensant sincèrement que cette décision enterre le processus de paix, soit tout simplement parce que c’est leur raison d’être, comme c’est le cas pour le Hamas. Un peu comme la réaction pavlovienne de certains syndicats à l’annonce de telle ou telle réforme sociale… Il faudra surveiller de près ce qui se passe en Jordanie: ce pays qui comprend une importante population d’origine palestinienne est fragilisé par un afflux de réfugiés syriens ; or c’est de lui que dépend le Waqf, l’autorité religieuse qui gère l’esplanade des Mosquées. Mais de la part de ceux qui n’ont rien fait ou presque pour la Syrie, prétendre que cela «va mettre le feu à la région» est un peu fort de café.
Trump a parlé d’un «pas vers la paix»…

Il est fascinant de voir que cet homme dont la stabilité mentale peut parfois, non sans raison, être mise en doute, a justifié sa décision en disant: «Ce serait folie de penser que répéter sans cesse la même formule produirait maintenant un résultat différent ou meilleur.» Il se réfère à l’exacte définition de la folie selon l’aphorisme célèbre (elle consiste à «répéter la même chose encore et encore en s’attendant à chaque fois à un résultat différent»), faussement attribué à Einstein.

Trump se veut donc dans une logique de rationalité politique, il renverse la table pour produire un résultat politique. Mais on voit mal comment ce pourrait être une véritable percée vers la paix. Trump parie sur le fait que l’Autorité palestinienne est à bout de souffle et prête à accepter des concessions majeures. J’en doute. En tout cas, Ramallah vit la décision du président américain comme une humiliation, pas comme une incitation. Du côté israélien, il n’y avait pas de demande pour cette «reconnaissance» et un transfert de l’ambassade. Dans les milieux sécuritaires de l’État hébreu, on y était d’ailleurs plutôt opposé, craignant de nouveaux troubles. Il aurait été plus sage et peut-être plus fructueux d’attendre encore six mois, au moment où, aux termes de la loi de 1995, le président des États-Unis aurait dû se prononcer à nouveau sur la question, et d’inscrire l’annonce dans une démarche d’ensemble destinée à
débloquer le processus dit «de paix». Car c’est en ce moment même que le gendre de Trump, Jared Kuchner, s’active pour dessiner les contours d’une nouvelle approche.

Au moins Trump a-t-il pris soin de préciser qu’il ne prenait pas parti sur la question du statut de la ville et des limites de la capitale, les remettant à de futures négociations. Rappelons aussi que certains dirigeants démocrates ne sont pas en reste. Qui appelait en 2008 au maintien du statut de Jérusalem comme capitale éternelle et indivisible d’Israël? Un certain Barack Obama, alors en campagne ... La position européenne sur le sujet me laisse perplexe: au nom de quoi nous substituerions- nous aux négociateurs pour exiger que Jérusalem-Est soit capitale du futur État palestinien? Autant je pense qu’une solution à deux États reste possible, autant je suis sceptique quant à la faisabilité d’une telle division de la ville.
Formellement, sa partie orientale n’a pas été annexée, mais une loi de 1980 a fait de Jérusalem la capitale «indivisible» d’Israël. Et depuis 1967, une stratégie d’aménagement urbain et d’implantations a déjà rendu la division quasiment impossible. Au demeurant, la seule ville qui soit devenue la capitale de deux États, Nicosie, ne l’est que depuis… l’occupation du nord de l’île par la Turquie en 1974. Et les Palestiniens ne veulent pas pour capitale d’un lot de consolation tel qu’Abou Dis, une petite ville de la banlieue, comme «Jérusalem du pauvre».


À plus long terme, quelles peuvent être les conséquences géopolitiques? Le président iranien, Hassan Rohani, a averti qu’il ne «tolérerait pas» que les États-Unis reconnaissent Jérusalem comme capitale d’Israël… Un rapprochement entre l’Arabie saoudite et Israël est-il envisageable?

Ce rapprochement a déjà lieu et la relative modération de la réaction saoudienne montre que Riyad a une approche réaliste de la question. On peut espérer que le défi iranien, déjà facteur de rapprochement entre Israël et les monarchies du Golfe, soit la clé de cette fameuse «approche régionale» du conflit que nombre de personnalités de tous bords appellent de leurs vœux, constatant que les négociations directes sous patronage américain ne donnent rien. Car elles seules peuvent faire pression sur l’Autorité palestinienne pour qu’elle fasse des concessions douloureuses. Or, n’en déplaise à une bonne partie de l’opinion mondiale, la responsabilité des échecs successifs est imputable au moins autant au leadership palestinien qu’à l’intransigeance du gouvernement israélien. C’est le grand paradoxe de la paix au Proche-Orient.

D’un côté, jamais elle n’a été aussi proche: la solution à deux États avec des rectifications de frontières – notamment pour l’incorporation des blocs de colonies religieuses proches de la ligne de cessez-le-feu de 1948 – est beaucoup plus largement acceptée que dans les années 1970 et 1980. Et le développement des implantations existantes en Cisjordanie n’est pas l’obstacle principal à une solution réaliste. Mais, d’un autre côté, jamais cette paix n’a été aussi lointaine: désintérêt et radicalisation du côté israélien, absence de légitimité politique et division du côté palestinien… et, des deux côtés, une difficulté à envisager une solution «définitive». Au demeurant, les capitales arabes seraient-elles prêtes à abandonner leur rôle de championnes de la cause palestinienne au bénéfice de Téhéran, du Hamas et du Hezbollah?