Quel est le bilan de l’intervention russe en Syrie ?

INFOGRAPHIES – La Russie n’a pas encore réussi à transformer sa victoire militaire sur le terrain en succès politique.

Un an et demi après le début de son intervention militaire enSyrie, la Russie s’est imposée comme un acteur incontournable au Moyen-Orient.

La Russie est-elle redevenue une puissance globale?

Oui. C’était l’un des buts de l’intervention militaire déclenchée en septembre 2015. Un an et demi plus tard, les efforts du Kremlin ont été récompensés. La Russie est redevenue un acteur incontournable sur la scène internationale ainsi que l’interlocuteur privilégié des États-Unis, comme du temps de la guerre froide. «La Russie s’est transformée en un pouvoir agile, capable de prendre des décisions militaires et politiques rapidement. À l’instar des États-Unis, de la France et la Grande-Bretagne. Et je pense que ce changement est permanent», commente François Heisbourg, président de l’International Institute for Strategic Studies (IISS). Profitant du «retrait» américain dans la région, de l’effacement stratégique ayant accompagné les années Obama, la Russie a poussé habilement ses pions au Moyen-Orient, défiant l’ordre unipolaire imposé par les États-Unis après la chute du Mur.

L’intervention en Syrie a profondément changé les rapports de force sur le terrain. Elle a remis en selle le régime de Bachar el-Assad et poussé la rébellion dans ses retranchements. Concurrencée par la combativité des djihadistes, privée du soutien turc depuis le rapprochement entre Moscou et Ankara, l’opposition modérée a été marginalisée. «Vladimir Poutine est un stratège opportuniste. Il a renvoyé les Occidentaux à leurs échecs en Libye et en Irak avec un message clair: c’est la Russie qui gérera la question syrienne», commente un diplomate français. Au niveau militaire, l’opération syrienne est un succès. Les armées russes, désorganisées au moment de la chute du communisme, ont retrouvé leur superbe et leur capacité stratégique, comme elles l’ont prouvé en se projetant en Crimée puis en Syrie.

«L’armée est de plus en plus décomplexée. Les Russes jouent désormais dans la cour des grands», explique le général Michel Yakovlev, ancien vice-chef d’état-major à l’Otan, à l’occasion d’une conférence organisée par la chaire Enjeux stratégiques à la Sorbonne. En Syrie, les armées russes ont offert à Vladimir Poutine une victoire à moindre coût. L’opération n’est pas plus onéreuse que les grands exercices militaires organisés par le Kremlin, mais elle rapporte beaucoup plus en influence. Depuis la chute d’Alep, le bastion de la rébellion, les Russes tentent de transformer leur succès militaire en victoire politique en organisant des négociations à Astana, la capitale du Kazakhstan. Ce rôle était jusqu’alors dévolu à l’ONU, aux États-Unis et aux Européens. Outre qu’elle peut s’appuyer sur son engagement militaire en Syrie, la diplomatie russe est la seule qui puisse aujourd’hui se targuer de parler à tous les acteurs de la région, qu’il s’agisse du régime syrien, de la Turquie, de l’Iran, d’Israël, des Kurdes ou de l’Arabie saoudite… Il aura fallu moins de deux ans à la Russie pour devenir un concurrent stratégique de l’Occident au Moyen-Orient.

Le Kremlin a-t-il une stratégie de sortie en Syrie?

C’est la principale faiblesse de l’opération russe au Levant. Le Kremlin estime qu’il faut soutenir les régimes autoritaires en place pour éviter le chaos. Mais l’intervention militaire russe n’a apporté ni la sécurité ni la stabilité à la région. Elle n’a pas ramené l’ordre. Elle n’a pas chassé Daech. En Syrie, les responsables russes ont pour l’instant réussi à éviter un enlisement type Afghanistan ou Tchétchénie. Les leçons du passé, visiblement, ont été apprises. Mais ils n’ont pas encore transformé la victoire militaire en succès politique. Dans le triangle Russie-Iran-Turquie, le Kremlin veut imposer le règlement politique et dessiner le futur ordre syrien. Mais la paix russe bute sur la résistance de l’Iran, qui domine la guerre de Syrie au sol. Elle trébuche sur les doutes de la Turquie. Elle se heurte à l’endurance de l’insurrection, qui bien que devenue très minoritaire, a boycotté les pourparlers d’Astana et refuse toujours d’envisager l’avenir de la Syrie avec Bachar el-Assad. «La Russie est une puissance moyenne, comme la France. Mais elle continue à agir comme si elle était une grande puissance, à l’instar des États-Unis et de la Chine», commente Thomas Gomart, le directeur de l’Ifri.

La suite risque pourtant d’être compliquée. «La Russie a obtenu un joli résultat en Syrie. Mais il est difficile d’imaginer qu’elle puisse gagner la paix. Même si elle arrive à mettre tout le monde d’accord, elle n’aura pas les moyens de financer la reconstruction du pays. Seule l’Europe, grâce à son expérience en gestion des après-guerres, pourra s’en charger», prévient Andreï Kortunov, le directeur du Conseil russe des affaires internationales dans une conférence de la chaire Grands enjeux stratégiques à la Sorbonne. Ce n’est pas seulement une question d’argent. En Tchétchénie, le Kremlin avait pu et su trouver, avec Ramzan Kadyrov, un dictateur capable de mettre au pas la rébellion. Mais la Syrie est un théâtre plus complexe que le Caucase, où s’entrechoquent de nombreuses influences et que les Russes connaissent beaucoup moins bien.

La Syrie peut-elle rapprocher les États-Unis et la Russie ?

Il était déjà fragile et incertain, mais le reset – l’amélioration des relations – proposé par Barack Obama à Vladimir Poutine, a été balayé par l’intervention russe en Ukraine. Le réchauffement du lien bilatéral promis par Donald Trump aura-t-il vraiment lieu? Beaucoup en doutent. «Les grands marchandages, ça n’arrive jamais, ça n’existe que dans l’imagination politique», rappelle Bruno Tertrais, le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

La Russie semble avoir en effet beaucoup à demander – la reconnaissance de l’annexion de la Crimée, la levée des sanctions, l’assouplissement des accords de Minsk – et bien peu à donner. Sauf sur le dossier syrien, où Moscou pourrait proposer une coopération antiterroriste à Donald Trump, en échange d’avoir les mains libres pour imposer sa paix autour de Bachar el-Assad. Mais là encore, la question iranienne pourrait perturber ce projet. Les liens stratégiques entre Moscou et Téhéran se sont développés à la faveur de la guerre en Syrie. Les États-Unis considèrent au contraire l’Iran comme un soutien du terrorisme international et une force régionale déstabilisatrice. Jusqu’où Vladimir Poutine acceptera-t-il de se distancier de Téhéran pour plaire à Donald Trump? «La Russie a en outre besoin des États-Unis pour alimenter son image de forteresse assiégée. S’il n’y a plus d’ennemi, comment fera le Kremlin pour maintenir la mobilisation autour de Vladimir Poutine?» s’interroge Andreï Kortunov à la Sorbonne. Omniprésent dans les éditoriaux des médias pro-gouvernentaux depuis son élection, le nom de Donald Trump se fait de plus en plus discret. «Le reset a échoué avant même d’avoir commencé», explique Konstantin von Eckert dans une conférence consacrée à la Russie à la Sorbonne. Mais l’éventuelle coopération entre la Russie et les États-Unis au Moyen-Orient dépendra de la politique de Donald Trump dans la région. Elle demeure pour l’instant encore floue.

Quelle relation entre la Syrie, la Russie et l’OTAN?

«La Russie utilise la Syrie pour démontrer à l’Otan à quel point elle a développé ses capacités militaires», explique Thomas Gomart, le directeur de l’Ifri. C’est la principale explication des «dénis d’accès» imposés par le Kremlin à Kaliningrad ou en Syrie à l’aide d’armements sophistiqués destinés à empêcher les forces occidentales, notamment américaines, de se rapprocher. Il poursuit: «Le principal but du Kremlin est d’obtenir l’équilibre des forces et des pouvoirs partout. Il n’est pas d’essayer d’apaiser ou de résoudre la situation en Syrie, mais de l’utiliser pour mieux en profiter.» Les relations entre la Russie et l’Otan n’ont pas été aussi tendues depuis la fin de la guerre froide.

Vu de Moscou, les contentieux sont nombreux. Ils vont des bombardements du Kosovo par l’Alliance en 1999 à la défense antimissile américaine en passant par l’élargissement de l’Otan à l’est de l’Europe. L’annexion de la Crimée puis l’intervention militaire en Syrie ont accompagné le durcissement des doctrines militaires russes depuis 2014, qui désignent l’Alliance atlantique comme l’une des principales menaces pour le pays. «Depuis les révolutions de couleur, le contact entre militaires a été perdu», explique le général Michel Yakovlev, ancien vice-chef d’état-major de l’Alliance, devenu conseiller en stratégie militaire. Il poursuit, à l’occasion d’une rencontre à la Sorbonne organisée par la chaire Débats stratégiques: «L’Alliance atlantique a fait de son mieux pour essayer d’arranger les relations avec la Russie. Mais cela n’a pas marché, car on ne peut pas déshumilier quelqu’un. Vladimir Poutine a inventé la fable selon laquelle la Russie était victime d’une injustice créée par l’Occident malfaisant. L’Otan ne sait pas répondre à ce type de syndrome.»

Pas plus qu’elle n’a mené à la levée des sanctions liées à l’Ukraine, l’intervention russe en Syrie n’a pas permis à la Russie de réduire, comme elle l’espérait, le poids et l’influence de l’Otan en Europe de l’Est et dans l’ex-Union soviétique. Bien au contraire. Les États-Unis et l’Union européenne ont désapprouvé l’opération syrienne. L’Alliance atlantique a invité le Monténégro à la rejoindre et s’est renforcée aux frontières de la Russie. «Finalement, Vladimir Poutine a contribué à créer ce contre quoi il luttait: un Otan qui se réarme, devenu de plus en plus attractif pour les autres pays», explique Jean-Baptiste Jeangène Vilmer à la chaire de la Sorbonne.

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