Un bilan coûts-avantages du bombardement français en Syrie (Renaud Girard – Le Figaro)

La participation de la France aux frappes de samedi, mûrement pesée à l’Élysée, a des conséquences tant diplomatiques que stratégiques. Premier inventaire.

S’engager dans un acte de guerre est toujours, pour un chef d’État, une décision grave. Emmanuel Macron n’a sûrement pas décidé à la légère de faire participer la France à une opération punitive, principalement américaine, de bombardement de la Syrie, aux toutes premières heures du samedi 14 avril 2018. Depuis son arrivée aux affaires en mai 2017, le président a répété à plusieurs reprises son aversion pour les armes chimiques et sa détermination à punir ceux qui les utiliseraient. Nous n’avons aucune raison de douter de la sincérité du président français lorsqu’il affirme détenir des preuves irréfutables que le régime de Bachar el-Assad a fait, le 7 avril 2018, usage d’armes chimiques, dans son opération de reconquête de Duma, une banlieue située à 10 km à l’est de Damas, jusque-là contrôlée par des unités rebelles islamistes, mais peuplée également d’un grand nombre de femmes et d’enfants.

La décision de l’Élysée a dû être d’autant plus réfléchie qu’en mars 2003, le président Jacques Chirac avait refusé d’associer la France à une opération militaire américaine, beaucoup plus vaste (car visant un changement de régime), contre une autre dictature moyen-orientale, l’Irak, accusé (faussement) de fabriquer clandestinement des armes chimiques et bactériologiques interdites par les conventions internationales. Le chef de l’État a donc certainement longuement mûri les conséquences à court, à moyen et à long terme de son action de guerre, qu’il a voulu circonscrite à la seule capacité syrienne alléguée de production d’armes chimiques. Quel bilan coûts-avantages pour la France pouvons-nous tirer de sa participation à cette opération militaire?


Les avantages

1) La France montre qu’elle poursuit sa politique constante de bannissement des armes chimiques. Ayant eu à souffrir elle-même il y a un siècle de l’usage des armes chimiques par son ennemi allemand, la France a toujours été très impliquée dans les efforts internationaux de contre-prolifération chimique. Son opération vise à dissuader la Syrie d’utiliser des armes chimiques (conformément au protocole de 1925 dont la France est dépositaire) ; et d’en produire, et d’en stocker, conformément à la convention internationale de 1993, dont la Syrie est signataire.

2) Les puissances non nucléaires vont sans doute désormais réfléchir à deux fois avant de se lancer dans la production, le stockage ou l’usage des armes chimiques. Les puissances nucléaires (Russie, Chine, Inde, Pakistan, Israël, Corée du Nord) sont bien sûr immunisées face à toutes injonctions occidentales en ce domaine.

3) Si les renseignements parvenus aux armées françaises sont exacts, et si des stocks d’armes chimiques ont effectivement été détruits durant le raid, c’est autant qui ne risquera jamais de tomber aux mains des djihadistes internationalistes infiltrés en Syrie, et de se retrouver un jour dans le métro de Paris.

4) Le président français montre qu’il tient parole. Lors de la rencontre Macron-Poutine du 29 mai 2017 à Versailles, la France et la Russie s’étaient engagées publiquement à frapper le premier qui utiliserait des gaz chimiques dans le conflit syrien. Il est à noter que le Pentagone a plusieurs fois publiquement accusé les groupes islamistes d’avoir eu recours aux armes chimiques par le passé. Après l’attaque chimique du 7 avril contre Duma, les Russes auraient donc dû punir la Syrie en compagnie de la France. Le problème est qu’ils considèrent qu’il n’existe aucune preuve qu’Assad ait fait usage d’armes chimiques, et qu’en outre le dictateur syrien n’avait pas le moindre intérêt à agiter un tel chiffon rouge devant les Américains. Le 6 avril 2017, le président Donald Trump avait ordonné des frappes punitives contre la base de l’armée de l’air syrienne de Homs. Le régime était accusé d’avoir fait usage d’armes chimiques dans le bombardement, le 4 avril 2017, de Khan Cheikhoun, village contrôlé alors par al-Nosra (groupe rebelle islamiste, lié à al-Qaida).

5) En termes stratégiques, l’Élysée se réjouit d’avoir réussi à ramener les États-Unis sur le dossier syrien. Lors d’une conférence de presse tenue à la Maison-Blanche le 3 avril 2018, le président Trump s’était félicité de la quasi-disparition de l’État islamique en Syrie et avait fait part de son souhait de «ramener les troupes à la maison».

Or la France estime que la menace de Daech existe toujours en Syrie. Elle estime de son intérêt que demeurent au Rojava (bande nord du territoire syrien contrôlée par les forces autonomistes kurdes des YPG) les 2000 hommes des forces spéciales américaines. Alliés des Américains et des Français, les Kurdes (mélangés avec quelques Arabes laïcs au sein des Forces démocratiques syriennes) ont fait le gros du travail d’éradication de l’État islamique dans cette zone, dont le chef-lieu emblématique est Raqqa. La présence américaine joue comme un élément dissuasif, empêchant l’armée turque – qui voit dans les Kurdes son ennemi principal – de songer à traverser l’Euphrate d’ouest en est. Les Occidentaux ont été félicités publiquement par la Turquie, qui s’éloigne ainsi de ses partenaires d’Astana (capitale du Kazakhstan, où se déroulent les conversations tripartites sur la Syrie, Turquie-Iran-Russie). Mais la France devrait se méfier des caresses d’Erdogan: elles peuvent à tout moment se transformer en chantages, voire en gifles.

6) Stratégiquement, de manière générale, il peut être utile de montrer sa capacité à utiliser la force, ne serait-ce que pour être respecté dans d’éventuelles futures négociations, avec la Russie notamment.


Les questions et les risques

Face à ces avantages, de nombreux risques demeurent, des questions subsistent.

1) Pourquoi n’avoir pas attendu une semaine avant de frapper, afin de disposer du rapport des experts neutres de l’OIAC (Organisation pour l’interdiction des armes chimiques de La Haye)? Arrivés à Damas le 14 avril 2018, les enquêteurs de l’OIAC ont commencé leur enquête de terrain à Duma le dimanche 15 avril. Ici réside le principal risque pris par Emmanuel Macron. Sa probabilité d’occurrence est sans doute très faible, mais les conséquences éventuelles seraient dévastatrices. Si l’opinion publique obtenait un jour des preuves que l’attaque chimique de Duma par le régime syrien était en fait une fabrication imputable aux rebelles, la position du président français deviendrait très difficile. Au début de l’année 2003, le premier ministre britannique travailliste Tony Blair, qui s’était totalement aligné sur les positions du président néoconservateur George W. Bush, et qui voulait convaincre ses compatriotes de la justesse d’une attaque de l’Irak, avait prétendu, devant la Chambre des communes, que Londres était à la merci d’une attaque de missiles chimiques irakiens, qui ne laisserait à la capitale britannique que «45 minutes» pour se protéger. Ce qui était fallacieux, comme l’a montré plus tard, sans aucun doute possible, le rapport Chilcot. Une fois le fiasco anglo-saxon en Irak avéré, Tony Blair avait été évincé en douceur par son parti.

2) En s’alignant sur la position de Donald Trump, la France n’a-t-elle pas fait le jeu d’une opération de diversion intérieure du président américain, empêtré dans ses démêlés avec le FBI?

3) En s’alignant sur les États-Unis – alors qu’elle aurait pu décider de procéder seule à cette opération militaire, après enquête plus approfondie -, la France ne risque-t-elle pas de perdre une grande partie de son prestige dans le monde arabo-musulman? Les Français ne risquent-ils pas d’apparaître comme les supplétifs des Américains, un reproche que Paris avait fait à Tony Blair en mars 2003?

4) Adoptée à l’unanimité le 27 septembre 2013, la résolution 2118 du Conseil de sécurité de l’ONU exige très clairement le désarment chimique complet de la Syrie. Les Occidentaux estiment qu’ils n’ont donc fait que l’appliquer. Mais la Charte de l’ONU exige clairement un vote préalable du Conseil avant tout usage de la force. Si, un jour, la Russie employait à nouveau la force contre l’un de ses voisins sans passer par un vote préalable du Conseil, il sera plus difficile de la rappeler à l’ordre au nom du droit international.

5) Emmanuel Macron se rend à Washington du 23 au 25 avril 2018. Sa participation aux frappes américaines lui permettra-t-elle d’obtenir des concessions de Donald Trump?Parviendra-t-il à convaincre le président américain de ne pas déchirer l’accord nucléaire du 14 juillet 2015 avec l’Iran, négocié et signé par son prédécesseur Barack Obama? De ne pas transférer son ambassade en Israël à Jérusalem, avant qu’une solution durable ne soit trouvée au conflit israélo-arabe et qu’un État viable ne soit donné aux Palestiniens? Si Macron n’y parvient pas, n’aura-t-il pas été inutile pour la France de s’être alignée au Levant sur une grande puissance dont elle ne partage pas la politique moyen-orientale?

6) Emmanuel Macron doit se rendre en Russie au mois de mai 2018. Les Russes le considéreront-ils toujours comme un intermédiaire indépendant, crédible et efficace, capable de réduire les tensions Est-Ouest et de présider aux négociations de désarmement nucléaire partiel, voulues aussi bien par Moscou que par Washington?

7) La France a un ennemi principal. Ce sont les islamistes, qui tuent nos enfants, dans nos rues. Ce n’est pas Bachar el-Assad ; tout cruel qu’il soit, il n’a jamais tué un Français. Nos frappes sur la Syrie baasiste contribueront-elles à notre combat à mort contre l’islamisme, ou profiteront-elles au contraire à nos ennemis djihadistes?

8) Cette opération militaire va-t-elle vraiment améliorer, à moyen et à long terme, la situation des populations civiles syriennes? N’est-ce pas qu’une demi-mesure? Un coup pour nourrir l’ogre médiatique? Une politique inaboutie?

Il est bien sûr trop tôt pour conclure définitivement ce bilan coûts-avantages. Mais il faut reconnaître que la coalition occidentale a réussi à éviter tout engrenage. Les Russes n’ont d’ailleurs pas tiré une seule arme contre les missiles occidentaux. Le président Macron s’était entretenu le 13 avril 2018 avec le président Poutine au téléphone. La «hot line» entre militaires russes et américains sur le terrain syrien a fonctionné à plein, de manière à éviter tout incident. C’est une opération militaire finement ajustée, qui permet aux grands acteurs des deux camps de sauver la face.

La France se présente aujourd’hui comme la stricte défenderesse d’une réglementation internationale d’interdiction des armes chimiques. Il est difficile de la prendre en défaut sur ce point.