Benny Gantz: «Combattre l’antisémitisme est une mesure d’autodéfense pour l’Europe» (Benny Gantz – Le Figaro)

TRIBUNE – L’ancien chef d’état-major, principal rival politique de Benyamin Nétanyahou, évoque les heures sombres de la Shoah et affirme qu’Israël utilisera la force militaire si nécessaire pour empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire.

Il y a 75 ans, ma mère Malka Gantz entamait une marche qui, pour elle, aurait dû être la dernière. Elle était poussée à travers les portes du camp de concentration de Bergen-Belsen, avec des centaines d’autres prisonniers, pour une marche de la mort dont, en principe, on ne revient pas. Fait remarquable, elle survécut.

J’ai visité les camps de la mort nazis à de nombreuses reprises. À chaque fois, je ferme les yeux et je pense à ma propre histoire, et aussi à celle de mon peuple. Je me suis souvent imaginé ma mère piégée dans cet enfer. J’ai imaginé sa survie, les humiliations sans cesse infligées à son corps et à son esprit, la torture dont elle était l’objet sans répit. Mais aussi sa persistance remarquable et l’incroyable force intérieure qui l’a aidée à survivre.

L’Holocauste n’a pas eu de parallèle dans l’histoire humaine. C’est une catégorie distincte, une «planète différente» pour reprendre les mots de l’écrivain juif et survivant de l’Holocauste Yehiel De-Nur, dit Ka-Tzetnik. Il a décrit Auschwitz au procès Eichmann en ces termes: «Les habitants de cette planète n’avaient pas de noms. Ils n’avaient pas de parents ni d’enfants. Ils ne portaient pas d’habits comme nous le faisons ici. Ils ne naissaient pas là-bas ni ne faisaient d’enfants. Ils ne vivaient pas selon les lois du monde d’ici, et ils ne mourraient pas». Mais plus tard, au cours de sa vie, De-Nur a changé d’avis. «Auschwitz, a-t-il dit, n’était pas une autre planète. Auschwitz n’a pas été créé par le Diable ou par Dieu. Auschwitz a été créé par l’homme. Hitler n’était pas le diable. C’était un être humain

Les horreurs de l’Holocauste n’ont pas émergé du vide. Elles ont été l’expression d’années de propagande toxique, destinée à attiser les flammes de la haine, et à les diriger contre des innocents. La propagation systématique de la haine fasciste a eu pour effet d’anesthésier la conscience collective face aux manifestations d’injustice. Elle a fini par faire de l’Allemagne, berceau d’une civilisation culturelle, l’auteur des pires crimes jamais commis contre l’humanité. La démocratie, dans les mains d’un dictateur avide de pouvoir, est devenue un simple instrument de manipulation.

Les faits sont inquiétants. Un récent sondage de la Ligue anti-diffamation a révélé qu’un Européen sur quatre avait des convictions antisémites

Ces temps sombres sont derrière nous. Mais cela ne veut pas dire que nous sommes immunisés contre les effets des discours de haine. Bien que nous ayions fait un long chemin, nous ne sommes pas vaccinés contre la forte inclinaison des hommes pour la division et ses effets désastreux. Notre époque comporte ses propres défis. La montée du nationalisme, la xénophobie et la tendance globale à l’isolationnisme, si on les associe à la facilité avec laquelle les sentiments de haine peuvent être propagés grâce aux technologies modernes, rendent notre temps particulièrement difficile pour la bataille contre la haine, et les manifestations modernes d’antisémitisme en particulier. Les faits sont inquiétants. Un récent sondage de la Ligue anti-diffamation a révélé qu’un Européen sur quatre avait des convictions antisémites.

En tant qu’enfant de survivant de l’Holocauste, Juif et humaniste, ce résultat me concerne profondément. L’antisémitisme représente une menace pour la matrice démocratique de la société européenne, ce qui veut dire que la combattre est autant une mesure d’autodéfense européenne qu’une mesure destinée à protéger les communautés locales juives. Il revient aux dirigeants du monde libre de prendre des mesures courageuses pour s’assurer que l’humanité n’oublie jamais à quel point le monde peut devenir noir, quand nous permettons à la haine et à l’ignorance de fleurir. Il appartient à chacun d’entre nous de donner une signification véritable à l’expression «Plus jamais», à travers une action directe et précise destinée à désamorcer la haine.

La mémoire de l’Holocauste, qui est honorée ces jours-ci à travers le monde alors que nous marquons le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz, ne vise pas seulement à communier avec le passé. La mémoire de l’Holocauste consiste aussi à regarder honnêtement le présent et l’avenir. En fait, si nous portons un regard honnête sur notre réalité, nous devons reconnaître que nous sommes confrontés, non seulement à un antisémitisme croissant, mais aussi à une haine grandissante de la collectivité juive, à travers des tentatives de délégitimation de l’État juif. Dans sa forme la plus extrême, ce nouveau manteau de haine du Juif – le désir de porter atteinte à l’existence de l’État juif – cache le désir d’éradiquer le peuple juif. Dès les premiers jours de l’État d’Israël, nos voisins ont cherché des occasions de nous détruire. Nos militaires et notre sens de l’éthique ont évité le désastre et nous ont menés à la victoire. Sécurisés par notre force, nous avons depuis été en mesure de tendre la main de la paix aux voisins qui reconnaissent sa valeur.

L’Iran n’aura jamais l’arme nucléaire

Mais tous nos détracteurs n’ont pas accepté notre existence. En ce moment même, le régime iranien travaille fiévreusement à obtenir la capacité de détruire l’État d’Israël. Le simple déni de l’Holocauste n’est pas suffisant pour les dirigeants iraniens, qui évoluent activement vers la production d’armes capables de raser des villes israéliennes entières sur un coup de tête. S’ils atteignaient leurs objectifs, le Moyen-Orient ne serait plus en sécurité, Israël ne serait plus en sécurité, le monde ne serait plus en sécurité. Malheureusement, les droits du people iranien lui-même sont piétinés sans pitié. Les chrétiens et autres minorités sont persécutés, des femmes sont lapidées à mort, l’opposition politique et les manifestants sont emprisonnés, tandis que les homosexuels sont exécutés sur les places publiques.

En tant que personne ayant une connaissance profonde des horreurs de la guerre, je favoriserai toujours la diplomatie plutôt que les interventions militaires. Mais nous devons reconnaître que les efforts diplomatiques visant à résoudre le conflit iranien ont échoué. L’Iran est à une année seulement d’une capacité d’enrichissement militaire, et seulement à deux-trois ans d’être capable de produire une capacité nucléaire qui mettrait en péril la sécurité globale. Cela ne veut pas dire que nous devons abandonner la diplomatie. Mais cela signifie que la diplomatie n’est pas suffisante. L’Iran n’aura jamais l’arme nucléaire. En tant qu’ancien chef d’état-major de l’armée israélienne, je connais bien les plans opérationnels israéliens, et je peux dire avec assurance: Israël a l’intention, la capacité et les moyens de l’empêcher. Même si le coût serait considérable. Pour éviter une intervention militaire, les dirigeants du monde doivent maintenir un front uni contre un régime qui promeut la terreur et la haine. Nous ne pouvons fermer les yeux face à ce qui se passe, ni montrer de faiblesse. Les dirigeants européens doivent reconnaître le régime iranien pour ce qu’il est: pas seulement une menace pour Israël et la région, mais une menace pour les intérêts stratégiques de l’Europe également. L’Iran veut détruire Israël en tant que nation, mais aussi en tant que symbole du monde libre. De la même manière que le leadership mondial a été appelé à se battre pendant les jours les plus sombres, de la même manière nous devons assumer nos responsabilités présentes.

L’État d’Israël sera toujours reconnaissant aux armées alliées et à l’Armée rouge pour leur rôle dans l’éradication du nazisme. Je félicite le président Trump pour avoir augmenté de manière décisive la pression contre le régime de Téhéran à travers les sanctions économiques, et militairement. Et j’applaudis les dirigeants européens pour leur décision de déclencher le mécanisme de crise sur l’accord nucléaire. Cela a montré la détermination du monde à résister aux plans iraniens. Notre détermination doit être explicite et sans équivoque. Le niveau de pression doit être augmenté. Une fois la dissuasion militaire et économique accrue, nous pourrons revenir aux canaux diplomatiques en toute sécurité. L’antisémitisme des temps obscurs de l’Holocauste a essayé d’éradiquer les Juifs européens dans leur totalité, simplement parce qu’ils étaient juifs. Ce désir, évidemment, subsiste aujourd’hui sous une autre forme. Mais nous ne permettrons pas qu’il devienne réalité. Abri pour les Juifs de toute la planète, bastion de liberté et de démocratie, Israël restera le protecteur vigilant des valeurs modernes pour lesquelles l’Europe a si vaillamment combattu depuis les résultats calamiteux de la Seconde Guerre mondiale. Quand nous y serons, nous profiterons tous des fruits de la paix ensemble. Les bénéfices des relations prospères entre les pays du Moyen-Orient, d’Europe et du monde, plus largement, dépasseront certainement les sacrifices exigés de nous entre-temps. Nous n’y sommes pas encore.