Les Bédouins de Khan al-Ahmar freinent les plans d’Israël (Thierry Oberlé – Le Figaro)

Les autorités et les résidents de la colonie de Kfar Adumim souhaitent se débarrasser de ce camp de Bédouins situé près d’une route israélienne reliant Jérusalem à la mer Morte, mais face à la mobilisation, l’État hébreu a repoussé son évacuation.

Yasser Arafat l’avait surnommé, durant les pourparlers de paix de 2000 à Camp David, «Abou Kharita», le «père des cartes». En charge de la planification stratégique de 1994 à 2007, Dany Tirza fut l’un des négociateurs israéliens d’un introuvable accord sur le tracé des frontières entre Israël et l’hypothétique État palestinien. Il est également l’architecte du mur érigé autour de Jérusalem durant la deuxième intifada pour protéger la ville des infiltrations palestiniennes. Il a aussi dessiné le parcours des barrières israéliennes en Cisjordanie et plus récemment celui de la clôture du Sinaï, haute de 4,50 mètres, qui empêche les migrants africains de franchir la frontière avec l’Égypte.

Ce colonel à la retraite des forces de défense israélienne dirige depuis huit ans en Cisjordanie occupée la colonie de Kfar Adumim, une petite ville de 4000 habitants. À la fois cartographe et stratège, Dany Tirza est un «pionnier» qui veille aux destinées d’une base avancée du «grand Jérusalem» perchée sur une colline de Cisjordanie, à une quinzaine de kilomètres à vol d’oiseau de la ville sainte.

Son «implantation» surplombe le camp de Bédouins de Khan al-Ahmar, dont les autorités israéliennes et les résidents de Kfar Adumim souhaitent se débarrasser. Début septembre, la Haute Cour de justice a mis un terme à une longue bataille juridique en ordonnant la démolition du site et l’évacuation des nomades. Ces derniers s’opposent à leur expulsion avec l’appui de l’Autorité palestinienne, des Nations unies et de la diplomatie européenne. Une pression étrangère qui s’est intensifiée quand le procureur de la Cour pénale internationale a estimé que les transferts de population bédouine pourraient être assimilés à des crimes de guerre.

Ce combat est devenu le symbole de l’opposition à l’occupation et à la colonisation israéliennes. À en croire les défenseurs de la cause bédouine, la disparition de Khan al-Ahmar permettrait d’étendre et de relier les larges blocs de colonies de la banlieue de Jérusalem. «L’ensemble de la politique d’Israël vise à s’approprier autant de terres que possible avec aussi peu de Palestiniens que possible. En contrôlant Khan al-Ahmar, Israël achèverait le processus d’isolement de Jérusalem-Est du reste de la Cisjordanie et diviserait la Cisjordanie en deux», assure Amit Gilutz, le porte-parole de Bet Selem, un mouvement israélien anticolonisation.

«En contrôlant Khan al-Ahmar, Israël achèverait le processus d’isolement de Jérusalem-Est du reste de la Cisjordanie et diviserait la Cisjordanie en deux»

Amit Gilutz, porte-parole de Bet Selem, mouvement israélien anticolonisation

Ce dimanche, alors que les forces de sécurité se préparaient à intervenir, le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, qui aime donner du temps au temps, a décidé d’accorder un sursis aux Bédouins. Il entend laisser une chance à un compromis pour une période de quelques semaines. L’idée est de reloger les expulsés un peu plus loin. Une décision interprétée comme une demi-victoire par les partisans de la survie de Khan al-Ahmar et comme une demi-défaite par ses adversaires.

Une volonté de «continuité géographique»

Le campement a la particularité de se trouver, en vertu des accords d’Oslo, en zone C, un territoire mixte englobant 62 % de la Cisjordanie, où la présence des Israéliens est jugée illégale par la communauté internationale. Dany Tirza ne cache pas «l’importance stratégique» de sa communauté. «Kfar Adumim permet de connecter Jérusalem à la vallée du Jourdain. Elle domine la route principale qui relie notre capitale à la frontière jordanienne. Nous avons besoin d’une continuité géographique dans un environnement qui n’aime pas les Juifs. Israël est pour les musulmans un poignard dans l’Oumma arabe», commente celui qui se définit comme un «nationaliste religieux».

Selon lui, les terres de Kfar Adumim, où «il n’y avait personne», ont été données par l’État israélien alors que celles de Khan al-Ahmar, situées en contrebas, au bord de la route principale, sont occupées «illégalement».«La justice a tranché: les Bédouins doivent partir ailleurs. On nous accuse de faire un transfert de population alors qu’il s’agit juste d’une relocalisation. Il faut trouver la meilleure solution à ce problème humanitaire et bien entendu il n’y a pas de projet de notre part d’implantation sur ce terrain. Ce serait immoral d’y amener des Juifs», dit Dany Tirza.

Aride et rocailleux

Autant le campement bédouin est aride et rocailleux, autant Kfar Adumim est verdoyante et agricole grâce à l’eau des usines de dessalinisation. Rehou Mendelshon y cultive des oliviers qui produisent une huile bien notée dans les concours locaux. «J’ai un millier d’arbres, dit-il en contemplant sa plantation au volant de son 4 × 4. Quand je suis arrivé, en 1979, la colline était pelée. Il y avait un scorpion sous chaque pierre.» Rehou Mendelshon, 77 ans, est le fondateur de Kfar Adumim. «Je voulais créer une implantation où laïques et religieux vivraient ensemble en harmonie, raconte-t-il. Un projet différent du site d’à côté de Maale Adummim, qui compte 40.000 résidents. Nous sommes venus ici pour garder Jérusalem. Nous étions un petit groupe, puis d’autres nous ont rejoints, comme Uri Ariel, l’actuel ministre de l’Agriculture. Kfar Adumim fait partie de Jérusalem. Personne en Israël ne remet en cause notre existence en cas d’accord de paix avec les Palestiniens.»

«Les Bédouins ne sont plus des nomades depuis qu’ils sont là, c’est-à-dire depuis trente ans. Leur problème est culturel»

Rehou Mendelshon, fondateur de Kfar Adumim

Voici trente ans, Rehou Mendelshon et ses amis avaient remis un mémorandum au premier ministre de l’époque, Yitzhak Shamir, demandant l’annexion de ce qui allait devenir après les accords d’Oslo la zone C. «Le plan est toujours valable», précise-il. Sollicité par Le Figaro, son voisin, le ministre de l’Agriculture, Uri Ariel, n’a pas souhaité s’exprimer. Son parti, le Foyer juif, issu de la mouvance religieuse néosioniste, milite pour l’annexion de la zone C et s’oppose à la création d’un État palestinien.

Dans son salon, Rehou Mendelshon montre une carte satellite accrochée à un mur. Le camp de Khan al-Ahmar y apparaît à l’intérieur des «frontières» de la colonie. «Les Bédouins ne sont plus des nomades depuis qu’ils sont là, c’est-à-dire depuis trente ans. Leur problème est culturel», commente-t-il un peu plus tard, en longeant le campement des nomades. «Nous ne disons pas qu’il faut les jeter sans rien, mais il faut en finir. Durant la deuxième intifada, l’un d’eux a égorgé deux femmes près du ruisseau.» Quelques chèvres errent sur les pierres. Si les Bédouins devaient s’en aller, il est probable que les moutons des bergers israéliens brouteront les maigres herbes de leur ex-petite tranche de désert.