Dans la bande de Gaza, l’économie s’effondre (Piotr Smolar – Le Monde)

Les réductions combinées de fonds versés par les Etats-Unis et l’Autorité palestinienne ont un impact désastreux. Les calculs politiques des différents acteurs poussent le territoire au bord du précipice.

Une fois entré dans la bande de Gaza, après avoir traversé le terminal israélien d’Erez, on emprunte une longue route cabossée pour rejoindre la principale agglomération du territoire palestinien. Le long de l’artère, on passe devant des entrepôts fermés, des garages de fortune, des stands de légumes et de fruits, puis quelques magasins de vêtements et de téléphonie mobile.

Un fait saute aux yeux. Il n’y a pas le moindre client. Nulle part. Comme si la population de deux millions d’habitants était entièrement entrée en mode « survie », le nez à peine maintenu au-dessus de l’eau.

La bande de Gaza est soumise à un embargo israélien et égyptien depuis que le Hamas a pris le pouvoir dans le territoire, en 2007. Trois guerres – la dernière à l’été 2014 – l’ont ravagée. Les conséquences psychologiques, sanitaires, écologiques et économiques de cette situation ont rendu cette langue de terre insalubre. On ne compte plus les rapports alarmistes, les appels à l’aide, les mises en garde.

Le nouveau rapport de la Banque mondiale, qui doit être présenté jeudi 27 septembre, s’inscrit dans cette tradition lugubre. Destiné au comité de liaison ad hoc, principal mécanisme de coordination politique de l’aide destinée aux territoires palestiniens, ce texte dresse un état des lieux sans surprise de la bande de Gaza.

Sous respiration artificielle

Son économie, « en chute libre », a enregistré une croissance négative de 6 % au cours du premier trimestre, et cette tendance pourrait encore s’aggraver. Le taux de chômage s’élève à un niveau historique de 53 % de la population active, et même de 70 % pour les jeunes. Le taux de pauvreté a augmenté de 38,8 % à 53 % entre 2011 et 2017.

Sous le régime de l’embargo, l’économie réelle est devenue rachitique. La part des secteurs agricoles et industriels a chuté de 27 % à 13 % depuis 1994, sans être compensée par l’émergence de nouvelles activités à fort potentiel, comme les nouvelles technologies, faute d’accès au réseau 3G.

La bande de Gaza est devenue un grand malade sous respiration artificielle, alimenté par sonde. Un indicateur montre bien cette dépendance : en 2017, 79 % de la population ont bénéficié d’une forme d’aide, gouvernementale ou non. Les réductions combinées de fonds versés par les Etats-Unis et l’Autorité palestinienne (AP) ont un impact désastreux. Les calculs politiques des différents acteurs poussent Gaza au bord du précipice.

Depuis le début de 2017, note la Banque mondiale, l’AP a taillé dans les effectifs de fonctionnaires. Sur les 26 000 postes supprimés, 22 000 se trouvaient à Gaza. En deux ans, le budget alloué par Ramallah à Gaza a chuté, passant de 125 millions de dollars (106 millions d’euros) à 96 millions de dollars. Cela signifie, concrètement, que des dizaines de milliers de familles ont vu leur revenu unique réduit de 30 %, puis 50 %.

Assèchement des revenus

Le président palestinien Mahmoud Abbas envisage pour la mi-octobre de nouvelles mesures punitives contre la population, si aucun progrès notable n’est enregistré dans le processus de réconciliation entre son parti, le Fatah, et le Hamas. Le « raïs » exige une reprise en main totale de Gaza par l’AP.

De son côté, l’administration Trump a décidé à la fois de couper ses aides directes à l’AP, en dehors de celles destinées à ses services de sécurité, et de ne plus contribuer à l’UNRWA, la mission des Nations unies (ONU) qui vient en aide à près de cinq millions de réfugiés palestiniens et à leurs descendants, répartis dans plusieurs pays du Proche-Orient. A Gaza, l’UNRWA tient à bout de bras le système scolaire (225 écoles) et apporte l’aide d’urgence à la population en détresse. Les premières réductions d’effectifs et les nuages noirs qui s’accumulent au sujet de son financement suscitent une immense inquiétude.

« L’économie est demeurée à flot en raison de larges quantités de transferts, essentiellement sous forme d’aides, de paiements, et de dépenses consenties par l’AP et l’UNRWA, note le rapport de la Banque mondiale. Dans ce contexte, la réduction de 30 millions de dollars par mois des paiements par l’AP en 2018, la diminution progressive de 50-60 millions de dollars par an des opérations du gouvernement américain et les coupes dans les programmes de l’UNRWA ont un effet significatif sur la croissance économique et le chômage. » Le premier secteur à souffrir de cet assèchement des revenus est celui de la construction.

La Banque mondiale n’a pas de recette miracle à offrir pour réhabiliter ce territoire. Elle relève les besoins connus de tous, en matière d’infrastructures et de financement pour le secteur privé.

Propositions d’urgence

Nikolaï Mladenov, le coordinateur spécial de l’ONU pour le processus de paix, a déjà mis sur la table, il y a plusieurs mois, des propositions d’urgence, réalisables en moins d’un an, sur quelques sujets clés : l’électricité, le traitement des eaux usées, etc.

La Banque mondiale appelle aussi de ses vœux une extension significative de la zone de pêche jusqu’à 20 milles marins, comme c’était le cas dans les années 1990. Mais une telle mesure dépend uniquement du bon vouloir israélien, de la même façon que l’Egypte est décisionnaire pour la circulation des biens et des personnes par le point de passage de Rafah, au sud de la bande.

L’institution internationale suggère aussi une levée des restrictions sur l’importation des produits dits à usage dual (notamment dans la construction), c’est-à-dire pouvant être exploités à des fins militaires par le Hamas, selon l’Etat hébreu.

Mais tous ces projets économiques pleins de bon sens se heurtent à une réalité politique très défavorable : la division entre factions palestiniennes, une administration américaine sourde aux questions humanitaires et des élections à venir en Israël.