Audrey Azoulay : « L’éducation et la culture sont les conditions du rétablissement d’une paix durable en Irak » (Hélène Sallon – Le Monde)

La directrice de l’Unesco détaille le projet de reconstruction de Mossoul, ville dévastée par l’organisation Etat islamique.

L’Unesco a accueilli à Paris, lundi 10 septembre, la première réunion internationale pour « faire revivre l’esprit de Mossoul », en partenariat avec les autorités irakiennes. Inaugurée lors de la conférence sur la reconstruction de l’Irak, en février, à Koweït, cette initiative vise à mobiliser la communauté internationale pour reconstruire le patrimoine culturel de la métropole du nord de l’Irak, détruit sous le règne de l’organisation Etat islamique. La directrice de l’Unesco, Audrey Azoulay, revient sur les enjeux de ce projet.

Pourquoi l’Unesco a-t-elle lancé cette initiative ?

On veut contribuer à la reconstruction de l’Irak, en commençant par l’éducation et la culture, qui sont les conditions du rétablissement d’une paix durable et d’une réconciliation pouvant permettre le retour des réfugiés. On a choisi Mossoul, qui est un symbole de l’Irak dans sa diversité culturelle, intellectuelle et universitaire, et qui a été délibérément détruite. Il y a déjà beaucoup d’initiatives de la société civile. Nous voulons les aider en coordonnant des projets qui existaient de façon forte à Mossoul et en faisaient l’identité. Nous allons participer à la reconstruction humaine, là où l’Unesco a une valeur ajoutée – le patrimoine culturel, l’éducation et la prévention de l’extrémisme – et avec le multilatéralisme qui nous caractérise.

A combien se chiffre cette initiative ? Combien de temps sera nécessaire ?

On adopte une approche pragmatique, projet par projet, avec des actions concentrées presque essentiellement sur la vieille ville de Mossoul. Les besoins s’élèvent à un peu moins de 200 millions de dollars [170 millions d’euros]. Ce sont les chantiers prioritaires pour lesquels nous recherchons actuellement des donateurs ; à long terme, d’autres projets s’ajouteront. Il faut au préalable déminer. J’aimerais que des projets voient le jour dans quatre à cinq ans, mais il faudra des dizaines d’années pour atteindre nos objectifs.

Quels sont les projets phares et lesquels sont déjà financés ?

Plus de 100 millions de dollars de contributions ont été annoncées, dont la moitié ont été signées. Le projet phare est la reconstruction de la mosquée Al-Nouri et son minaret penché, pour lequel les Emirats arabes unis ont annoncé un financement de 53 millions de dollars sur cinq ans. Nous sommes dans une phase avancée de négociations avec l’Union européenne pour des projets de reconstruction du patrimoine public et privé à Mossoul et à Bassora. Nous avons un financement des Pays-Bas pour un programme de prévention de l’extrémisme dans les classes. Nous avons aussi des financements pour reconstruire la bibliothèque universitaire de Mossoul, une église dominicaine et une vieille synagogue… Mais il reste toute une liste de projets pour lesquels on cherche des donateurs, comme la restauration du marché de la vieille ville ou un temple yézidi.

C’est un projet très ambitieux, notamment avec les contraintes que sont le contexte sécuritaire, la corruption, le manque de coordination entre acteurs…

C’est ambitieux, on en a conscience, et c’est compliqué, mais nous sommes là où nous pouvons faire la différence, et on veut profiter de la fenêtre de consensus de la communauté internationale. Cela va prendre du temps, mais c’est l’avantage d’une organisation comme l’Unesco que de pouvoir s’inscrire dans le temps. On est dépendants du contexte, mais en intervenant comme on va le faire, on va contribuer à améliorer le climat sécuritaire. L’expertise et la bonne gouvernance de l’Unesco sont ce pourquoi les pays nous font confiance.

Cette initiative est un projet pilote, qui a vocation à être dupliqué. Pensez-vous à la reconstruction de villes en Syrie ? A quelles conditions pourriez-vous intervenir ?

J’espère que l’on pourra prochainement pouvoir nous déployer dans d’autres villes d’Irak ou en Syrie, où les mêmes forts besoins s’expriment. S’agissant de la Syrie, je pense en premier lieu aux souffrances du peuple syrien qui se poursuivent encore. Dès que les conditions seront réunies autour d’un règlement politique permettant le plein retour du système des Nations unies dans lequel nous nous inscrivons, nous serons prêts à intervenir massivement à Palmyre, à Alep et ailleurs. Nous espérons que cela sera le cas le plus rapidement possible. Malheureusement, ces conditions ne sont pas encore réunies aujourd’hui.

L’Unesco renoue avec les grandes campagnes comme la Nubie (en Egypte et au Soudan), il y a plus de cinquante ans. N’est-ce pas, pour vous, un enjeu de crédibilité au moment où votre institution est fragilisée par le retrait annoncé d’Israël et des Etats-Unis à la fin de l’année ?

Il y a un enjeu fort : montrer la valeur ajoutée de l’Unesco même dans les moments difficiles et révéler la modernité du multilatéralisme. Nous voulons nous concentrer sur le cœur de notre mission originelle, celle qui a été définie il y a soixante-dix ans, à la sortie de la seconde guerre mondiale, pour bâtir l’idée de paix durable. Ces dernières années, le travail de l’Unesco a pu avoir tendance à être gommé par les divisions politiques entre Etats membres, comme par exemple autour des résolutions sur Jérusalem ou de questions mémorielles en Asie. Cela a occulté la réalité du travail de l’Unesco.

L’Unesco ne va-t-elle pas perdre de sa pertinence avec ce retrait d’Israël et des Etats-Unis ?

J’ai toujours dit que je regrettais cette décision, car leur place est ici. C’est une erreur fondamentale de croire que l’on peut se retirer de la conversation mondiale sur des sujets aussi fondamentaux que l’éducation, la culture ou les sciences. Pour relever les défis mondiaux qui sont devant nous, l’échelon multilatéral est indispensable, que ce soit sur le climat, la montée de l’extrémisme ou encore la question démographique et éducative.

Pour autant, cela ne nous empêche pas d’avancer. Les Etats-Unis ont déjà par le passé quitté l’Unesco et sont revenus. L’Unesco gardera tout son sens, mais sa force résidant précisément dans sa diversité et son universalité, il est d’intérêt général que tous restent autour de la table. C’est une décision qui leur appartient. Ils peuvent la revoir d’ici la fin de l’année ou plus tard. Mais je suis persuadée qu’à terme ils reviendront.