Au procès Merah, le jour des victimes

LE MONDE  | Par Henri Seckel

La salle Voltaire du Palais de justice de Paris est en larmes, dans tous ses coins. A la barre, où se succèdent les témoignages des proches des victimes de Mohamed Merah, on pleure. Sur les bancs du public, on pleure. Sur ceux des parties civiles, on pleure. Sur ceux de leurs avocats, comme sur ceux d’en face, comme sur ceux de la presse, on pleure.
Madame le greffier pleure. Certains gendarmes semblent ébranlés. Une dessinatrice qui croque les audiences depuis trois semaines quitte la salle la main sur la bouche pour s’empêcher de hurler. Même Fettah Malki, l’un des deux accusés, ne cesse de regarder ses pieds et de se tamponner le nez avec un mouchoir.
Deux visages restent parfaitement impassibles : celui de la statue de Marianne, derrière la cour, et celui d’Abdelkader Merah, derrière le plexiglas. D’abord droit comme un « i » dans son box, puis avachi sur la balustrade en bois devant lui, celui qui est accusé de complicité des sept assassinats de son frère en mars 2012, à Toulouse et Montauban, n’a pas quitté son flegme face au défilé des parties civiles, mercredi 25 octobre, qui était la journée des victimes au procès Merah.

Samuel Sandler est le premier à se présenter à la barre, lui qui a perdu un fils et deux petits-fils de 5 ans et 3 ans dans l’attaque de l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse. Sans pleurer, il qualifie Abdelkader Merah de « petit Eichmann de quartier », et fait le parallèle entre les crimes de Merah et les crimes nazis. A propos de ces derniers, il cite André Malraux, qui écrivait : « Pour la première fois, l’homme a donné des leçons à l’enfer. » « Le 19 mars 2012, c’était pire que l’enfer. Comment peut-on exécuter un enfant avec une tétine à la bouche ? C’est le mal absolu. »


Palette des colères
Quinze autres proches des victimes de Mohamed Merah viendront superposer leur douleur, qui n’avait jamais disparu, et que le procès ravive. Il aura fallu quasiment une journée entière pour entendre tout le monde, et l’on songe déjà au défi que sera l’organisation des procès du 13-Novembre (130 morts) ou du 14-Juillet (86 morts).
Les orateurs font appel à toute la palette des colères, plus ou moins lacrymales, plus ou moins sonores, plus ou moins maîtrisées. Certains sont rendus inintelligibles par leurs sanglots ou les dérapages dans les aigus. Certains déclament avec fluidité, d’autres lisent leurs notes de façon maladroite et touchante. Beaucoup refusent de formuler le nom d’Abdelkader Merah. Le sordide mot-valise « nazislamiste » est prononcé deux fois.
On a vu Caroline Chennouf, dont le mari Abel Chennouf a été tué à Montauban alors qu’elle était enceinte de six mois, rebrousser chemin au moment d’aller témoigner, tétanisée par l’émotion. Alors on a vu sa mère venir raconter à sa place qu’elle avait tenté de se suicider après avoir accouché.
On a entendu Ahlem Legouad révéler qu’elle avait fait un infarctus après la mort de son frère Mohamed. On a entendu la fuite vers Israël des uns, les dépressions des autres, les familles déchirées. Outrées aussi, parfois, par l’attitude des policiers : « La première question qu’on m’a posée, c’est “Est-ce que votre fils touchait aux stupéfiants ?” », raconte Albert Chennouf. La famille Ibn Ziaten a vécu la même chose.


« Cet islam-là, je ne le connais pas »
On n’a pas vu la famille Monsonego, seule absente au procès. Mais on a vu Sharon Melinda témoigner en son nom, elle qui vivait sous le même toi que Myriam, tuée à 8 ans à l’école Ozar Hatorah. On ne l’a pas vu non plus, mais on a entendu Loïc Liber, 33 ans, depuis sa chambre d’hôpital. Le soldat qui a survécu à l’attaque de Montauban, mais qu’une balle au niveau des cervicales a laissé tétraplégique dans un fauteuil roulant, ne peut prononcer ses phrases d’une traite, faute de souffle. « Cela fait cinq ans que j’ai perdu mon indépendance. Le fait de ne plus pouvoir remarcher m’est insupportable. Chaque jour je dois prendre une forte dose de médicaments afin de diminuer mes douleurs physiques. La douleur psychologique est insupportable également. A chaque réveil plus forte, plus vive. Je suis littéralement épuisé. »
Les familles des deux victimes musulmanes de Merah – Imad Ibn Ziaten et Mohamed Legouad – ont tenu à prendre vigoureusement la défense de leur religion, qu’elles estiment détournée par le clan Merah : « Cet islam-là, je ne le connais pas. C’est une couverture pour leur religion, qui est le terrorisme », a lancé Ahlem Legouad.
Et puis, au milieu d’un océan de chagrins personnels, de récits d’intimité, d’anecdotes sur l’être perdu, il y a eu Hatim Ibn Ziaten. « Je ne vais pas divulguer ma souffrance, a-t-il commencé, le verbe sûr. Bien entendu qu’on a été meurtris par ce qui s’est passé, bien entendu que mon frère me manque énormément. » L’aîné de la fratrie n’est pas venu parler de lui. Ses premiers mots sont pour une victime dont on n’avait pas encore entendu le nom depuis le début du procès : la République. Un puissant moment de catharsis nationale
« Mohamed Merah a dit à mon frère : “Tu tues mes frères en Afghanistan, je te tue.” Qu’est-ce que ça veut dire “ses frères” ? Pour moi, mes frères, ce sont tous ceux qui grandissent dans le respect de la République. Je suis révolté quand j’entends parler [Abdelkader Merah]. Il dit ouvertement qu’il n’adhère pas aux lois de la République. Il fait la distinction entre les lois qui régissent notre société civile et ses propres lois. Cette distinction est pernicieuse, ça ouvre la porte à beaucoup de haine. Il ne fait pas partie de cette société, et le paradoxe, c’est qu’il est défendu par des avocats, dans l’esprit d’égalité de notre République. » « L’affaire Merah, c’est la mère de tous les attentats islamistes en France », lancera, dans la foulée, Albert Chennouf. Derrière les sept victimes de Toulouse et de Montauban, il y a leur famille et un
pays frappé par une vague terroriste depuis 2012. Il est apparu clairement que le procès Merah serait, comme ceux des attentats suivants, un puissant moment de catharsis nationale, au-delà seul cercle des familles de victimes, et que cela aura peut-être une influence sur son issue.

Certains proches – peut-être ont-ils perçu la fragilité de l’instruction – profitent de la tribune pour rendre leur propre verdict et appeler les magistrats à la fermeté : « Ce n’est pas possible qu’un gars de 23 ans ait fait ça tout seul », dit Radia Legouad, la sœur du soldat tué. « Si l’accusé est remis en liberté, ce sera une bombe qui explosera dans quelques temps », prévient la belle-mère d’Abel Chennouf. « Déterminer la culpabilité relève uniquement de la compétence de cette cour », doit rappeler le président à plusieurs reprises. « Je sais que l’opinion publique ne franchira pas les portes de cette enceinte », avait voulu se persuader Me Eric Dupond-Moretti, avocat d’Abdelkader Merah, lors d’une des premières audiences. La puissance symbolique de ce procès risque de peser de tout son poids sur les épaules des cinq magistrats professionnels, particulièrement jeunes, qui entourent le président de la cour, et qui rendront leur verdict jeudi 2 novembre.