En Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed Ben Salman dans l’ouragan Khashoggi (Benjamin Barthe – Le Monde)

A 33 ans, il a gravi les échelons du pouvoir et avait les faveurs des Américains. Mais l’assassinat du journaliste jette un doute sur son ascension.

Sur les images de sa rencontre avec le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo, mardi 16 octobre, dans un palais de Riyad, il apparaît souriant et détendu. Pourtant, Mohammed Ben Salman, le prince héritier saoudien, homme-orchestre de la monarchie, joue son avenir politique dans l’ouragan médiatique soulevé par la disparition de Jamal Khashoggi.

Pour les bons connaisseurs du royaume, il est inconcevable que les agents saoudiens, à qui est imputé l’assassinat de ce journaliste et dissident, le 2 octobre, à Istanbul, aient pu opérer sans son aval. Photos et témoignages à l’appui, le New York Times a rapporté qu’au moins quatre d’entre eux font partie de sa garde rapprochée. « L’opération porte définitivement la marque de Mohammed Ben Salman, dit l’universitaire Nabil Mouline. Vu la configuration actuelle du système politique saoudien, le donneur d’ordre, c’est lui. »

Le haut-le-cœur planétaire suscité par les révélations sordides de la presse turque – de la scie à os qui aurait permis de démembrer le corps de Jamal Khashoggi, jusqu’au médecin légiste qui aurait écouté de la musique tout en exécutant sa basse besogne – a gagné les rangs du Parti républicain américain, jusque-là fan du numéro deux saoudien, surnommé « MBS ». « Ce type est un engin de démolition, s’est écrié le sénateur Lindsey Graham, dans une interview à la chaîne conservatrice Fox News. Rien ne se passe en Arabie saoudite sans qu’il en soit informé. C’est un individu toxique. Il ne peut pas devenir un dirigeant sur la scène mondiale. »

Un souverain bis

Les défections en cascade enregistrées par le « Davos saoudien », prévu la semaine prochaine à Riyad, de la part de mastodontes de la finance, comme le PDG de BlackRock, le plus grand gestionnaire de portefeuilles du monde, constitue un plébiscite anti-MBS supplémentaire. L’an passé, l’édition inaugurale de cette foire aux investisseurs avait tourné au triomphe du prince héritier, qui avait dessiné, devant des entrepreneurs bluffés, les contours d’une nouvelle Arabie, high-tech et « modérée ».

La deuxième édition scellera-t-elle son déclin ? L’homme que l’on voyait déjà régner cinquante années d’affilée a-t-il compromis ses chances d’accéder au trône ?

Agé de 33 ans, Mohammed Ben Salman a gravi les échelons du pouvoir à toute vitesse, dans le sillage de son père, le roi Salman, intronisé en janvier 2015. Il a non seulement ravi le poste de dauphin à son cousin, l’ex-ministre de l’intérieur Mohammed Ben Nayef, mais il s’est aussi imposé comme un souverain bis.

Sa réputation de réformateur, portée par quelques mesures spectaculaires, comme l’autorisation faite aux femmes de conduire et la réouverture des salles de cinéma, a été progressivement entachée par des initiatives calamiteuses, comme l’intervention militaire au Yémen, le blocus du Qatar et la démission forcée du premier ministre libanais, Saad Hariri.

Paranoïa

Sur la scène intérieure, le jeune prince a fait montre d’une brutalité similaire, en neutralisant, sans ménagement, tous les pôles de pouvoir susceptibles de lui faire de l’ombre. Des pontes de la famille royale aux magnats de l’économie, en passant par les prédicateurs islamistes et les défenseurs des droits de l’homme, toutes les voix capables de développer un discours alternatif ont été bâillonnées. Y compris celles des militantes féministes, pourtant séduites par ses mesures de libéralisation sociale.

C’est ainsi qu’a émergé un nouveau pouvoir, concentré dans les mains du duo Salman-Mohammed, le fils occupant le devant de la scène et le père, octogénaire à la santé vacillante, lui offrant sa protection politique. Une couverture en forme de blanc-seing, sauf sur la question de Jérusalem, où le roi, en juillet, a recadré son héritier, qui était tenté de reconnaître l’annexion de la partie orientale de la ville sainte par Israël.

L’hyper-centralisation du système va de pair avec une forme de paranoïa. Depuis que des coups de feu ont été tirés en avril à proximité d’un palais – sans que l’on ait su de quoi il s’agissait, des rumeurs affirment que le prince héritier passe l’essentiel de son temps sur son yacht, au large de Djeddah.

Le 17 août 2017, Saoud Al-Qahtani, le « spin doctor » (conseiller en relations publiques) de MBS, fameux pour ses tweets au vitriol, avait appelé la population à former une « liste noire » de sympathisants du Qatar, accusé de conspirer contre Riyad. Des « traîtres » qu’il promettait de traîner en justice. Le même jour, en réponse à un opposant réfugié à Londres, il publiait un message glaçant : « Le dossier assassinat a été rouvert. »

« Khashoggi, le gêneur par excellence »

Le nom de Jamal Khashoggi figurait-il dans ce « dossier » et sur cette liste noire ? Depuis son exil américain, cette ancienne figure de la presse saoudienne, longtemps proche de la famille royale, rédigeait des tribunes dans le Washington Post et courait les conférences et les plateaux télévisés. Dans ses écrits et dans ses interventions, il dévoilait la face noire du prince héritier, sapait la fable du modernisateur, en butte aux extrémistes et à l’immobilisme de sa société.

Ses critiques portaient d’autant plus qu’elles émanaient d’un homme du sérail, attaché à son pays, et qu’en trente ans de carrière, il s’était constitué un vaste réseau de contacts parmi trois institutions très influentes : la presse, les think tanks et le Congrès américain. A plusieurs reprises, Saoud Al-Qahtani, l’inquisiteur en chef de l’exécutif, l’a appelé aux Etats-Unis, pour lui faire miroiter un poste de conseiller du prince. En vain.

« Jamal Khashoggi était le gêneur par excellence, estime un fin connaisseur du royaume. Il débinait le pouvoir saoudien depuis Washington, au moment où le royaume a absolument besoin des Etats-Unis, pour faire refluer l’Iran. Que MBS ait cherché à le faire taire, je n’ai guère de doute là dessus. C’est dans l’air du temps. D’Erdogan à Poutine, en passant par Khamenei et Xi Jinping, tous les despotes du monde se sentent autorisés à faire ce qu’ils veulent. »

L’erreur fatale de MBS a été de ne pas comprendre que ce qui lui rendait Khashoggi insupportable, le rendait aussi intouchable. Sa renommée et son implantation aux Etats-Unis faisaient de lui l’inverse exacte de Giulio Regeni. La mort de ce jeune étudiant italien en février 2016, très probablement sous la torture des services de sécurité égyptien, n’a causé de scandale que dans les étroites limites de son pays.

Amateurisme crasse

« Que MBS n’ait pas compris cette réalité (…), qu’il ait pu croire qu’il s’en tirerait posent de sérieuses questions sur son jugement et sa fiabilité, sans parler des réponses définitives que cela apporte sur sa moralité », écrit, atterré, l’ex ambassadeur américain à Tel-Aviv, Daniel Shapiro, dans les colonnes du quotidien israélien Haaretz.

A supposer que les Etats-Unis et la Turquie lui offrent une échappatoire, en s’accordant par exemple sur la thèse de l’interrogatoire qui a mal tourné, aussi peu crédible soit-elle, MBS ne serait pas sortie d’affaire. Il devra toujours assumer la responsabilité d’une opération à l’amateurisme crasse et de deux semaines de déclarations mensongères. Des décisions funestes, qui ont plongé le royaume dans la pire crise qu’il ait jamais connu depuis les attentats du 11-Septembre, dont quinze des dix-neuf auteurs étaient Saoudiens.

Pour autant, il n’est pas du tout acquis que ce fiasco monumental conduise à la mise à l’écart du dauphin saoudien. Si le président américain Donald Trump passe l’éponge, comme ses récentes déclarations le laissent entendre, la seule personne susceptible de lui barrer la voie du trône est le roi, son propre père. « Ce ne serait pas la première fois qu’on dépose un prince héritier, dit Joseph Bahout, analyste à la Fondation Carnegie. Et son père lui a déjà tapé une fois sur les doigts. Que va-t-il lui dire cette fois-ci ? Impossible de deviner. Ce n’est plus de la science politique, c’est du Shakespeare. »

Partie de poker

« Je parie sur un retour au statu quo ante, se risque un homme politique libanais qui a ses entrées à Riyad. La probabilité que le roi conclue que son fils est un danger pour le royaume n’est pas plus grande que 5 %. » « Si les Etats-Unis ne demandent pas sa tête, il survivra, car en Arabie, il n’y a pas d’opinion publique », abonde un diplomate onusien, qui a rencontré le prince héritier par le passé.

Dans cette partie de poker, la famille royale fait figure de joker. Humiliée par MBS, profitera-t-elle de son affaiblissement pour redresser la tête et demander une réorganisation de l’ordre de succession ? Sur le papier, plusieurs princes ont la légitimité suffisante pour se présenter comme des recours : Mohammed Ben Nayef, le prince héritier déchu, Mitaeb Ben Abdallah, fils du défunt roi Abdallah, et Ahmed Ben Abdelaziz, un frère de Salman.

Leur marge de manœuvre paraît cependant très limitée. Le premier vit en résidence plus ou moins surveillée à Riyad, avec l’interdiction de voyager. Même chose pour le deuxième, qui a perdu le contrôle de la Garde nationale, une armée bis de 80 000 hommes. Quant au troisième, qui a fait parler de lui début septembre, dans une courte vidéo, où il critiquait la conduite de la guerre au Yémen, il réside à Londres et ne semble pas pressé de rentrer dans le royaume. Aucun d’entre eux n’a pris la parole depuis le début de l’affaire Khashoggi. Et si Donald Trump ne se décide pas à lâcher MBS, il est probable qu’ils resteront muets.