En Arabie saoudite, Mohammed Ben Salman assure par la force son accession au trône (Georges Malbrunot – Le Figaro)

Le prince héritier saoudien a délenché une vaste purge au sein de la famille royale, en arrêtant notamment le frère du roi.

Il a osé s’en prendre à un aîné de la famille royale. Le prince héritier Mohammed Ben Salman (MBS), 34 ans, a fait arrêter vendredi son oncle Ahmed, âgé de 78 ans, frère du roi Salman. La vague d’arrestations a touché également l’ancien ministre de l’Intérieur le prince Mohammed Ben Nayef, un frère de ce dernier, Nawaf, un quatrième prince, ainsi que plusieurs douzaines de responsables du ministère de l’Intérieur et des officiers de l’armée.

Révélée simultanément vendredi soir par le New York Times et le Wall Street Journal qui parlaient d’une «tentative de coup d’État» fomentée par le quarteron princier, l’information a d’abord suscité le scepticisme parmi les observateurs de la très opaque cour royale de Riyad, qui s’interrogèrent sur une possible dégradation de l’état de santé du roi Salman, âgé de 84 ans, le père de MBS. Et si le monarque était à l’article de la mort et que son fils préféré bétonnait ainsi la succession?

Du duo de princes supposés félons, c’est incontestablement Ahmed le plus dangereux pour MBS

Mais devant l’absence de démenti officiel, tout le monde s’est rapidement rangé à l’évidence. D’autant que le palais diffusait dimanche matin des images de Salman, debout, recevant des ambassadeurs. Non seulement, le roi n’est pas mort, mais il a, selon toute vraisemblance, entériné le ménage fait par MBS au sein de la Maison al-Saoud, forte de milliers de princes, qui dirige l’Arabie depuis 1932. «Le roi et le prince héritier sont en contrôle absolu de la situation, il ne doit y avoir aucun doute là-dessus», assure dans un tweet depuis les États-Unis Ali Shihabi, un expert saoudien proche de MBS.

Les faits ainsi avérés, restent les questions: à 78 ans, le prince Ahmed s’est-il réellement lancé dans un putsch ou ne s’agit-il que d’un écran de fumée pour MBS? Mais pourquoi s’engager dans une telle épuration, alors que son image est ternie par l’assassinat du dissident Jamal Khashoggi et les arrestations de femmes militantes, tout cela à huit mois d’un important G20 chez lui à Riyad?

«Son autorité ne saurait être contestée»

Du duo de princes supposés félons, c’est incontestablement Ahmed le plus dangereux pour MBS. Mohammed Ben Nayef, l’homme de la lutte antiterroriste contre al-Qaida et proche de la CIA, a été dépouillé de sa fortune par MBS lors de la purge anticorruption de l’automne 2017 menée par le prince héritier. Depuis, MBN est assigné à résidence dans un palais de Riyad, et son ancien «outil», le ministère de l’Intérieur, a été expurgé de ses éléments. Bref, sa capacité de nuisance paraît très réduite.

Celle du prince Ahmed est plus grande, notamment au sein de la famille royale. «Ahmed est aimé dans la famille», rappelle un expert français de l’Arabie. D’autant plus que, par ses coups de sang successifs, MBS a fragmenté la Maison al-Saoud. Pour lui redonner une certaine homogénéité après l’assassinat de Jamal Khashoggi, imputé par la CIA à Mohammed Ben Salman, Ahmed fut autorisé par le roi à quitter Londres pour rentrer à Riyad, fin 2018. Juste avant, il n’avait pas hésité à critiquer la guerre au Yémen, déclenchée trois ans plus tôt par MBS, une critique publique rare au royaume saoudien. Depuis son retour, Ahmed a gardé un profil bas. Aux côtés du roi, son rôle a d’abord paru être celui qui pouvait recadrer le prince héritier. «Ahmed était quand même assez critique», relève l’expert français.

« On risque de voir l’apparition d’un autoritarisme décomplexé centré autour d’un homme qui a brisé les codes de fonctionnement du système saoudien, un homme à terme très seul »

Marc Martinez, connaisseur du Golfe

Voici ce qu’en disait une note officielle française datée de fin 2018, à son retour en Arabie. «Prince Ahmed a tout pour plaire, tant aux princes écartés qu’à l’Occident: il incarne la vieille école. Il pourrait tenir le pays grâce à son expérience de vice-ministre de l’Intérieur entre 1975 et 2012.» Et la note de rappeler qu’Ahmed s’était «opposé clairement au changement des règles de succession en 2017, lorsque MBS est devenu prince héritier» à la place de Mohammed Ben Nayef. Ahmed, arrêté alors qu’il rentrait d’une partie de chasse au faucon à l’étranger, «a-t-il fait quelque chose contre MBS?», s’interroge l’expert français. Selon le New York Times, le prince héritier «a eu vent de critiques émises par Ahmed lors de réunions familiales, il aurait perdu patience». Une version mise en doute par plusieurs sources. «La jeunesse saoudienne se fiche d’Ahmed, sa capacité de nuisance est limitée à la famille régnante», constate un homme d’affaires à Riyad. Pour la plupart des experts, une autre évidence s’impose.

«Fini les faux-semblants, MBS est au pouvoir, il a envoyé un signal fort à la famille: son autorité ne saurait être contestée», analyse Marc Martinez, connaisseur du Golfe. Pour d’autres, MBS profite d’une conjoncture favorable pour «terroriser la famille royale en montrant à quiconque que c’est moi le chef, que la solution à la succession, c’est moi, et personne d’autre, que je n’hésiterai pas à recourir à la manière forte» pour accéder au trône. «Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, estime l’homme d’affaires à Riyad, il faut reconnaître que tout roule pour lui en ce moment. L’affaire Khashoggi appartient au passé, les chefs d’État se succèdent à Riyad, et l’axe avec les États-Unis de Donald Trump est plus solide que jamais. Ce qui peut paraître bizarre, c’est le timing, car il n’y a pas de menace. C’est probablement son côté impulsif qui a dû le pousser à agir. Il s’est dit: “j’ai tous les pouvoirs, je fais ce que je veux”.» Mais «cette fougue sans limite pourrait annoncer un avenir tumultueux», prévient Marc Martinez. «On risque de voir, ajoute-t-il, l’apparition d’un autoritarisme décomplexé centré autour d’un homme qui a brisé les codes de fonctionnement du système saoudien, un homme à terme très seul.»