Après le retrait américain en Syrie, Israël craint de se trouver seul face à l’Iran (Louis Imbert – Le Monde)

Après le retrait de troupes américaines des zones kurdes de Syrie, l’Etat hébreu déplore une érosion de la capacité de dissuasion de Washington.

Benyamin Nétanyahou a adressé un rappel à son « ami » Donald Trump, dimanche 27 octobre, en le félicitant pour le raid mené par des forces spéciales américaines contre le chef de l’organisation Etat islamique (EI), Abou Bakr Al-Baghdadi, tué la nuit précédente en Syrie. Le premier ministre israélien entendait dissuader M. Trump de crier victoire trop vite. « C’est une étape importante, mais une part d’une bataille plus longue », estimait-il, en engageant le président américain à poursuivre la lutte « contre les organisations terroristes et les Etats terroristes. »

Sous ce vocable d’« Etats terroristes », M. Nétanyahou n’a qu’une cible : l’Iran, le principal rival régional d’Israël. Le premier ministre s’alarme : il ne faudrait pas que la mort du chef djihadiste encourage M. Trump à poursuivre un retrait des forces américaines de Syrie, annoncé dès le 6 octobre. Vu d’Israël, un tel retrait donne un blanc-seing à l’Iran pour étendre son influence à l’ensemble de ce pays voisin.

Depuis plus d’un an, l’administration américaine affirmait que ses militaires étaient déployés en Syrie pour lutter contre l’EI, mais également pour y faire pièce à la présence iranienne. Ils étaient un coin enfoncé dans l’axe d’influence de Téhéran, qui s’étend de l’Irak à la Syrie et au Liban, jusqu’aux frontières israéliennes. Appuyant les forces kurdes syriennes, qui mènent l’essentiel du combat contre l’EI, elles empêchaient la reprise par le régime de Damas de l’ensemble de son territoire, au terme de la guerre civile entamée en 2011. Elles gênaient aussi le passage par voie routière de biens commerciaux et de matériel militaire dépêché par Téhéran à ses alliés, qu’Israël surveille de près.

Cet objectif n’est pas tout à fait abandonné. Dès le 21 octobre, M. Trump affirmait que des troupes américaines demeureraient dans l’est de la Syrie, où elles surveillent des routes dont Téhéran souhaite faire usage. Ce sera le cas à la frontière jordanienne, « à la demande d’Israël et de la Jordanie ». De même à la frontière irakienne et dans la vallée de l’Euphrate, où M. Trump espère que les Kurdes contribueront à « sécuriser le pétrole ». Washington ne souhaite pas que ces champs tombent trop vite dans les mains du régime et de son allié iranien.

Comment M. Nétanyahou peut-il blâmer l’isolationnisme de M. Trump après l’avoir encouragé à sous-traiter les problèmes du Proche-Orient à Israël et aux monarchies arabes du Golfe ?

Reste un constat amer pour Israël : en retirant des troupes, en abandonnant comme il l’a fait les Kurdes à un assaut de l’armée turque, les poussant à renouer avec Damas, M. Trump a démontré brutalement sa volonté de réduire l’engagement militaire américain au Proche-Orient. C’est un rappel au réel pour le gouvernement israélien, qui avait misé sur les promesses de M. Trump d’endiguer, avec une vigueur inédite, la puissance iranienne dans la région.

Dès mai 2018, M. Nétanyahou avait contribué à décider M. Trump à rompre l’accord international sur le nucléaire iranien, pour imposer à Téhéran les sanctions économiques les plus sévères de son histoire. Mais Washington ne peut contraindre l’Iran à rabattre encore ses ambitions régionales, ses capacités nucléaires et son programme balistique, s’il se prive de la menace de l’usage de la force, rappellent des experts israéliens.

Pire : cette incohérence pousse Téhéran à faire monter les tensions dans la région. Depuis le printemps, l’Iran est soupçonné d’avoir multiplié les attaques ciblées, contre un drone américain et surtout contre des intérêts pétroliers. Il met ainsi en tension le marché des hydrocarbures, dont Washington tente de l’exclure. Des tankers dans le golfe Persique ont été frappés en mai, et des sites pétroliers saoudiens en septembre.

Le risque d’une escalade involontaire

Washington s’est refusé à répliquer par la force, et l’Arabie saoudite comme les Emirats arabes unis, en première ligne face à Téhéran, ont mis en sourdine leur rhétorique anti-iranienne. Israël demeure « le seul pays au monde qui tue des Iraniens », comme le clamait, en juillet, le ministre de la coopération régionale, Tzachi Hanegbi. L’Etat hébreu a mené des centaines de frappes contre des militaires iraniens et des convois d’armes en Syrie ces dernières années. Cet été, il a même étendu ses frappes jusqu’en Irak et à Beyrouth, au Liban, où il accuse Téhéran d’exporter son savoir-faire en matière de missiles de précision.

Désormais, l’armée israélienne s’interroge sur une éventuelle riposte du camp pro-iranien. Une première frappe du Hezbollah libanais, à la frontière en septembre, n’a fort heureusement fait aucun mort israélien. Aucun acteur ne souhaite la guerre, mais le risque d’une escalade involontaire est réel, estimait fin octobre le chef de l’armée israélienne, Aviv Kochavi.

M. Nétanyahou use à plein de cette menace. Lui qui a échoué à obtenir une majorité aux élections législatives du 17 septembre enjoint à ses rivaux de former un gouvernement d’union, dont il prendrait la tête. Il s’agit d’adopter au plus vite une extension d’un milliard d’euros du budget annuel de l’armée, afin d’améliorer ses capacités de détection des missiles iraniens. Des critiques estiment en retour que « Bibi » a fauté, en mettant tous ses œufs dans le panier de M. Trump. Comment pourrait-il dénoncer ses reculades, après avoir tant loué le « meilleur ami » qu’Israël ait jamais eu ? Comment blâmer l’isolationnisme de M. Trump, après l’avoir encouragé à sous-traiter les problèmes du Proche-Orient à Israël et aux monarchies arabes du Golfe ?

En quête de succès d’affichage, M. Trump espère désormais ouvrir un dialogue avec Téhéran, encouragé par la France, au grand dam d’Israël. Alors que des troisièmes élections législatives en moins d’un an se profilent en Israël, M. Nétanyahou, en campagne, oserait-il encore couvrir la façade du siège de son parti, le Likoud, d’un immense portrait de M. Trump, comme il l’a fait en septembre ?