Après un long séjour aux Etats-Unis, le prince héritier saoudien « MBS » de passage à Paris (Christophe Ayad – Le Monde)

Mohammed Ben Salman mise désormais tout sur sa relation privilégiée avec les Etats-Unis. La France est redevenue ce qu’elle était : un partenaire, de second rang.

Trois semaines aux Etats-Unis, trois jours en France. Le rapport résume bien les priorités du futur souverain et actuel homme fort du royaume saoudien, Mohammed Ben Salman, arrivé directement depuis les Etats-Unis à Paris, dimanche 8 avril, où il a dîné en privé avec le président Emmanuel Macron – au Musée du Louvre, sous le tableau de Delacroix La Liberté guidant le peuple. Si François Hollande a pu être, un temps, le partenaire occidental privilégié des Saoudiens, ce n’est plus le cas : Barack Obama, soupçonné de complaisance envers l’Iran, le principal rival de Riyad au Moyen-Orient, a quitté la Maison Blanche, et la monarchie saoudienne mise désormais tout sur sa relation privilégiée avec Donald Trump, avec qui les relations sont au beau fixe malgré ses discours anti-islam et anti-immigration.

Quant à la France, elle est redevenue ce qu’elle était pour l’Arabie saoudite : un partenaire et un allié traditionnel, mais de second rang. Pendant la visite de « MBS » à Paris, il sera surtout question de culture et de patrimoine, notamment d’un partenariat commun pour mettre en valeur le site nabatéen d’Al-Ula, que le prince héritier entend ouvrir aux touristes dans le cadre de ses efforts pour diversifier l’économie de son pays. Le site, longtemps interdit car anté-islamique, symbolise aussi l’ouverture au monde voulue par le prince héritier. Une douzaine de protocoles d’accord dans différents domaines (énergies renouvelables, etc.) seront également signés à cette occasion.

Réduire l’Etat-providence

Tout comme aux Etats-Unis, MBS vient vendre à la France son projet d’ouverture et de libéralisation résumé dans l’ambitieux plan baptisé Vision 2030, qui vise à réduire, dans les douze années à venir, la dépendance de l’Arabie saoudite au pétrole, dont la baisse des prix affecte durement les recettes de l’Etat. Lesté par une démographie galopante et une jeunesse très nombreuse, le royaume est contraint de diversifier son économie et de mettre sa population au travail afin de réduire l’Etat-providence, sous peine d’encourir, dans quelques années, le même sort que les régimes de la région emportés par les révolutions arabes.

C’est donc cette nouvelle Arabie saoudite que MBS est allé « vendre » aux Etats-Unis, dans le cadre d’une campagne de communication sans précédent. Impossible d’échapper au show MBS. Dans chaque ville visitée (Washington, Boston, New York, Los Angeles, San Francisco, Houston), deux hôtels de luxe ont à chaque fois été réservés pour les centaines – voire les milliers – d’accompagnateurs du prince, qui ont débarqué avec armes et bagages, et même cafetières traditionnelles.

Outre Donald Trump, son gendre Jared Kushner et le secrétaire à la défense, James Mattis, MBS a rencontré trois anciens présidents (les Bush père et fils, ainsi que Bill Clinton, évitant soigneusement M. Obama), le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, et l’ex-maire de New York, Michael Bloomberg. Il a annoncé la création de la plus grande ferme solaire du monde, le lancement d’un fonds d’investissement avec le PDG de Blackstone, Stephen Schwarzman, des projets dans l’aéronautique avec Richard Branson, l’ouverture de salles de cinéma dans son pays mi-avril, des investissements (Endeavor LLC) dans l’industrie du film (Disney, Warner Bros., Universal, Netflix), des partenariats ou des investissements dans le monde de la Tech (Amazon, Google, Uber). En plus des traditionnels achats d’armement.

Toutes ces annonces restent à confirmer, et la boulimie d’action du prince héritier s’accompagne souvent d’un certain amateurisme dans la réalisation. La privatisation partielle d’Aramco, la compagnie pétrolière saoudienne, annoncée à grand renfort de publicité, est au point mort. Quant aux partenaires étrangers, ils restent perplexes en privé sur la fiabilité d’un régime capable d’emprisonner une centaine de princes et d’hommes d’affaires au prétexte de lutte anticorruption, de les torturer et de leur extorquer une partie de leur fortune.

Cette tournée d’adoubement, débutée à Londres en mars et qui doit se poursuivre à Madrid après Paris, est l’occasion pour le prince de 32 ans d’endosser une dimension internationale. Et de présenter ses vues tranchées sur les affaires du monde et sur les réformes à mener dans son pays, qu’il a fait davantage bouger en trois ans que durant trois décennies, en autorisant notamment les femmes à conduire à partir de juin. MBS, qui aime à briser les tabous, a profité de ses nombreuses apparitions médiatiques pour dessiner les contours de la diplomatie de « son » Arabie saoudite new-look.

Le conflit israélo-palestinien ? Israël a le droit d’exister, a-t-il déclaré. Sa reconnaissance n’est plus un tabou, il reste à en organiser les modalités sans perdre la face, pour pouvoir enfin combattre ensemble l’ennemi iranien. Le plan de paix – tant attendu et sans cesse repoussé – de Donald Trump pourrait en être l’occasion.

Incitation à la guerre contre l’Iran

La guerre en Syrie ? L’Arabie saoudite s’en est désintéressée : Bachar Al-Assad a gagné, et son maintien au pouvoir n’est plus un obstacle. Le seul vrai problème en Syrie tient dans la présence iranienne. La guerre au Yémen ? Refusant de reconnaître l’impasse et balayant les critiques sur la destruction de son voisin par les frappes aériennes et l’embargo, MBS assure qu’une victoire militaire est encore possible contre les houthistes, alliés de l’Iran. La crise avec le Qatar ? Si réconciliation il doit y avoir, il faudra que le Qatar fasse le premier pas ; Riyad a le temps et, à mesure que le temps passe, le prix à payer par Doha s’élève…

La seule véritable préoccupation du dirigeant saoudien est l’Iran. MBS est allé jusqu’à qualifier le Guide suprême iranien, Ali Khamenei, de « pire qu’Hitler ». Une véritable incitation à la guerre, au moment où Donald Trump, qui s’est entouré de « faucons » sur la question iranienne avec le nouveau conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, et le secrétaire d’Etat désigné, Mike Pompeo, envisage sérieusement de sortir de l’accord nucléaire de 2015, début mai. Ce sujet est un point de divergence avec Paris qui, tout en se montrant à l’écoute des préoccupations saoudiennes en matière de balistique et de sécurité régionale, estime essentiel le maintien dans l’accord.

Peu importe car, pour MBS, ce qui compte le plus est le renouvellement de l’alliance stratégique entre Washington et Riyad. Fondée le 14 février 1945 par le pacte du Quincy entre le président Roosevelt et le roi Abdel Aziz Ben Abderrahman Al-Saoud, elle a longtemps reposé sur l’axiome pétrole (saoudien) contre sécurité (américaine). Mais les Etats-Unis sont redevenus, grâce au pétrole de schiste, les premiers producteurs mondiaux d’or noir. Et les attentats du 11-Septembre, dont l’instigateur, Oussama Ben Laden, et 15 des terroristes étaient saoudiens, ont assombri l’image du royaume dans l’opinion américaine. Mohammed Ben Salman, qui a voulu projeter l’image d’un dirigeant dynamique, pro-occidental, moderne et dépensant sans compter – et qui cherche à faire oublier son autoritarisme et son impulsivité –, parviendra-t-il à refonder un nouveau pacte sur une communauté de valeurs et d’intérêts avec les Etats-Unis ? Cela dépendra de sa capacité à entraîner l’Amérique dans une guerre avec l’Iran, qu’il semble désirer ardemment sans mesurer qu’elle sonnerait le glas de son projet de modernisation de l’Arabie saoudite.