Après la décision de Trump sur le nucléaire, l’Iran contraint de chercher le soutien de la Chine (Brice Pedroletti et Louis Imbert – Le Monde)

Le ministre iranien des affaires étrangères a choisi Pékin, premier partenaire commercial, pour débuter sa tournée diplomatique.

Le ministre des affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif, a choisi Pékin, premier partenaire commercial de l’Iran, pour la première étape, dimanche 13 mai, d’une tournée destinée à sauver ce qui peut l’être de l’accord international sur son programme nucléaire, après le retrait des Etats-Unis, le 8 mai. Son homologue, Wang Yi, lui a promis que la Chine adopterait une « attitude objective, juste et responsable » et « continuera[it] à travailler pour maintenir l’accord ».

M. Zarif se rendra à Moscou, lundi 14 mai, puis à Bruxelles, où il rencontrera ses homologues français, britannique et allemand. Sa mission est de pousser les cinq autres signataires de l’accord à faire front contre les sanctions annoncées par Washington. Sans quoi Téhéran pourrait relancer tout ou partie de son programme nucléaire.

L’Iran compte avant tout sur la Chine, son premier importateur de pétrole – environ 9,2 milliards d’euros par an –, pour maintenir ses achats et compenser une éventuelle baisse de la demande européenne. Jusqu’à la levée des sanctions internationales, en janvier 2016, Pékin avait certes fortement baissé ses importations, mais obtenu des quotas d’achat de pétrole – comme la Corée du Sud, l’Inde et le Japon – et maintenu en partie son commerce et ses investissements en Iran.

De discrets véhicules financiers, installés en Chine et sanctionnés par Washington à partir de 2014, avaient permis à Téhéran de vendre une partie de son pétrole au noir : ils avaient fait dire alors que la Banque centrale iranienne avait été quasiment délocalisée à Pékin. L’Iran compte aujourd’hui sur des banques chinoises – qui appuient depuis deux ans des investisseurs européens à Téhéran – et sur des entreprises chinoises n’ayant pas d’intérêts aux Etats-Unis, protégées par leur banque centrale et moins regardantes que leurs homologues européennes sur les canaux de paiement.

Pékin n’est pas inquiet

L’intensité des échanges commerciaux entre l’Iran et la Chine reste cependant relative et fluctuante : ils ont atteint 31 milliards d’euros en 2017, soit 19 % de plus qu’en 2016. Mais loin des 42 milliards d’euros de 2014 et des 500 milliards souhaités par le président Xi Jinping d’ici dix ans. Pékin diversifie ses sources d’approvisionnement et joue l’équilibre avec l’Arabie saoudite, la puissance sunnite rivale de l’Iran chiite au Moyen-Orient : lors de sa tournée de 2016 dans la région, Xi Jinping s’était rendu dans les deux pays. Il a depuis beaucoup mis l’accent sur sa relation avec le royaume, qui adresse déjà des signaux à Pékin, indiquant sa volonté de compenser d’éventuelles pertes en pétrole iranien sous l’effet des sanctions.

L’Iran figure certes en bonne place dans le projet des « nouvelles routes de la soie » de Xi Jinping : la Chine a ouvert fin mars une ligne de crédit de 1,4 milliard d’euros pour l’électrification de la ligne ferroviaire Téhéran-Machhad, la grande ville du nord-est iranien. Et un accord a été signé en mars pour la construction d’un train entre le port iranien de Bouchehr, dans le golfe Persique, et la ville de Chiraz. Mais la Chine a moins accru ses investissements en Iran en proportion de la totalité de ses investissements à l’étranger ces dernières années, malgré la levée des sanctions.

La perspective de nouvelles sanctions américaines ne semble pas inquiéter outre mesure Pékin. « La Chine n’est plus la seule à faire des affaires en Iran, l’Europe ne soutient pas la décision de Trump et la pression sera donc moindre pour elle », estime la chercheuse chinoise Yun Sun, du centre de recherche américain Stimson Center. Pour elle, « les Chinois se livreront à des acquisitions calculées d’actifs iraniens si les pays occidentaux doivent se retirer d’Iran ».

Le retour des sanctions américaines laisse aujourd’hui Téhéran démuni face à ses alliés

Ainsi, le français Total, premier grand pétrolier à s’être réengagé en Iran pour développer le champ gazier de South Pars 11, dans le golfe Persique, compte sur le chinois CNPC pour reprendre sa participation et poursuivre seul le projet si le Trésor américain lui fait barrage. C’était toutefois la difficulté pour le géant chinois du pétrole d’utiliser du matériel occidental qui l’avait fait surseoir à cette exploitation en 2012, au plus fort des sanctions.

« L’Iran se méfie de sa dépendance »

Or, les géants chinois sont aujourd’hui plus exposés aux sanctions américaines qu’il y a dix ans, comme le champion des télécoms Huawei – qui serait sous le coup d’une enquête aux Etats-Unis pour avoir exporté des composants d’origine américaine en Iran –, et son concurrent ZTE, privé d’en acheter en avril pour la même raison.

« Certaines compagnies chinoises sont plus globalisées et plus actives aux Etats-Unis. Les cas de Huawei et ZTE montrent que le Trésor américain est décidé à leur imposer son rôle de gendarme mondial : il leur sera difficile d’éviter les sanctions si elles demeurent en Iran », note Esfandyar Batmanghelidj, fondateur du Europe-Iran Forum, un rassemblement annuel de chefs d’entreprise.

Cependant, en tweetant dimanche qu’il travaillait avec son homologue chinois à « donner les moyens à (…) ZTE de relancer rapidement ses affaires » aux Etats-Unis, M. Trump incite à penser, selon la chercheuse Yun Sun, que « l’affaire ZTE est davantage liée à la frustration américaine vis-à-vis du déficit commercial avec la Chine qu’à l’Iran ».

Téhéran opère de mauvaise grâce ce retour sous la protection de son « parrain » chinois. « L’Iran se méfie de sa dépendance : ce sont deux pays émergents dont les produits se concurrencent. Ce dont Téhéran a besoin, c’est de la technologie européenne, de Total et Siemens, des avions de Boeing et d’Airbus », explique Clément Therme, analyste à l’International Institute for Strategic Studies (IISS), à Londres.

En attirant des investisseurs occidentaux, l’Iran a cherché depuis deux ans à rééquilibrer ce rapport de force. L’incertitude maintenue par Washington quant à l’avenir du compromis sur le nucléaire a efficacement contrecarré ses efforts. Et le retour des sanctions américaines laisse aujourd’hui Téhéran démuni. Pour Clément Therme, « la Chine, comme la Russie et l’Inde, instrumentalise ses relations avec l’Iran comme un moyen de pression dans ses négociations avec les Etats-Unis. A la fin, c’est l’Iran qui y perd ».