Après des années de crise, le timide réveil de l’Unesco (Marc Semo – Le Monde)

Le 26 juin, les textes sur la préservation de Jérusalem et de Hébron ont été adoptés à l’unanimité, y compris par les représentants israélien et palestinien. Un premier succès pour Audrey Azoulay, nouvelle directrice générale de l’organisation.

Après des années de crise et de léthargie, l’Unesco – l’agence de l’ONU chargée de l’éducation, de la culture et des sciences – donne quelques timides signes de réveil. Lors de la réunion à Manama (Bahreïn) du Comité de patrimoine mondial de l’Unesco, le 26 juin, les textes sur la préservation de la vieille ville et des murailles de Jérusalem et de Hébron ont été adoptés par consensus et à l’unanimité. Y compris par les représentants israélien et palestinien. Ce vote aurait été impensable il y a encore quelques semaines. En juillet 2017, une première déclaration inscrivant la vieille ville d’Hébron au Patrimoine mondial avait suscité la fureur d’Israël. Et en octobre de la même année, Israël et les Etats-Unis avaient annoncé leur retrait – qui deviendra effectif à la fin de l’année 2018 – de l’Unesco, symbole d’un multilatéralisme honni par Donald Trump comme par Benjamin Nétanyahou.

« L’adoption de textes consensuels crée une situation “gagnant-gagnant” et toutes les parties en sortent renforcées : en évitant une rhétorique agressive et en baissant les tensions politiques, nous nous mettons en situation de laisser l’Unesco faire beaucoup plus pour remplir son mandat », explique au Monde Audrey Azoulay, la nouvelle directrice générale. Neuf mois après son élection surprise, en octobre 2017, l’ex-ministre de la culture de François Hollande peut mettre ce premier succès à son actif et ne compte pas s’arrêter là. « En jouant de notre rôle de facilitation, nous nous donnons la possibilité d’agir dans l’intérêt de toutes les parties », précise-t-elle.

« A L’UNESCO, NOUS SOMMES EN DESSOUS DES RADARS ET CELA PERMET BEAUCOUP DE CHOSES »

La question de Jérusalem focalise chaque année toutes les tensions au sein de cette organisation, qui dès 2011, fut la première agence des Nations unies à accepter la Palestine comme membre à part entière. Dénonçant « les partis pris anti-israéliens systématiques » de l’Unesco, les Etats-Unis avaient depuis lors cessé de verser leur contribution, et l’ardoise de leurs arriérés culminait fin 2017 à 550 millions de dollars. « Les contribuables américains ne sont pas obligés de payer pour des politiques hostiles à nos valeurs, qui se moquent de la justice et du bon sens », aime à rappeler Nikki Haley, l’ambassadrice américaine à l’ONU.

Tout s’est joué dès avril, bien en amont de la réunion de Manama, quand Audrey Azoulay a élaboré avec son équipe un projet de déclaration. « Mon but était d’arriver à ce qu’il y ait un langage acceptable par tous, même si les positions restent opposées, afin de rouvrir un dialogue », explique-t-elle. Tour à tour, Palestiniens et Israéliens défilent dans son bureau. L’Union européenne mais aussi les Etats-Unis, bien que théoriquement sur le départ, appuient. Les parties les plus dures du texte, critiquant « la puissance occupante », sont renvoyées dans les annexes. « A l’Unesco, nous sommes en dessous des radars et cela permet beaucoup de choses, explique un membre de l’équipe de la directrice générale. Les parties israéliennes et palestiniennes ont reçu un feu vert au plus haut niveau. »

« Nouvel état d’esprit »

L’ambassadeur israélien à l’Unesco, Carmel Shama-Hacohen, a salué « le nouvel état d’esprit et la nouvelle énergie apportée par la nouvelle directrice générale », annonçant qu’il allait recommander à son gouvernement de revenir sur sa décision de retrait ou « au moins de la repousser d’un an ». Des propos d’autant plus surprenants que le même homme était toujours prompt à dénoncer les résolutions de l’organisation qui, aux yeux des autorités israéliennes, cherchent, sous couvert de protection du patrimoine, à nier tout lien entre le judaïsme et ses sites historiques, dont Jérusalem.

L’ambassadeur palestinien à l’Unesco, Elias Sanbar, est tout aussi satisfait. « Le document réaffirme très clairement le principe du maintien de Jérusalem et de Hébron dans la liste du patrimoine en danger, ce qui est l’essentiel », explique l’intellectuel palestinien, saluant l’engagement d’Audrey Azoulay, « qui joue à plein son rôle d’intermédiaire avec un équilibre parfait entre les parties concernées ». L’art de la diplomatie, c’est de concilier ce qui peut sembler à première vue inconciliable.

La nouvelle directrice générale de l’organisation affirme un style et des méthodes qui tranchent avec ceux de sa prédécesseure, Irina Bokova, diplomate bulgare formée à Moscou qui fut la condisciple de Sergueï Lavrov, l’actuel patron de la diplomatie russe. Enarque et spécialiste de cinéma, ministre de François Hollande après avoir été sa conseillère, Audrey Azoulay, présentée au dernier moment pour la direction de l’Unesco, semblait n’avoir aucune chance. Les pays arabes estimaient que c’était leur tour de diriger l’organisation. Une campagne sordide fut menée sur ses origines juives. Elle fut élue, grâce aux divisions arabes, à ses talents mais aussi au soutien constant d’Emmanuel Macron.

« ISRAËL PEUT-IL SE DISSOCIER PUBLIQUEMENT DES ETATS-UNIS, QUI EUX SONT FERMEMENT DÉCIDÉS À PARTIR ? »

« L’Unesco est un atout que la France, qui s’était battue pour accueillir son siège, doit redécouvrir », explique-t-on à Paris. Née du grand rêve multilatéral de l’après-guerre, cette organisation consacrée à la culture et à l’éducation a pour raison d’être une vision humaniste de la mondialisation. Autant de thèmes que le chef de l’Etat, qui se veut le héraut d’un « multilatéralisme fort » ne cesse de mettre en avant dans ses discours comme dans son action diplomatique.

Si Israël, comprenant les risques d’une politique de la chaise vide, renonçait finalement à quitter l’Unesco, il s’agirait d’un succès symbolique pour Audrey Azoulay. « Les diplomates israéliens et pas seulement le représentant à l’Unesco sont en faveur du maintien, mais le sujet est politiquement très sensible. Israël peut-il se dissocier publiquement des Etats-Unis, qui eux sont fermement décidés à partir ? », se demande un diplomate. L’évolution israélienne pourrait contribuer à amener les Etats-Unis à envisager de reporter d’un an leur décision (pour commencer). C’est l’espoir de la direction de l’Unesco : « Même si cela reste l’option la moins probable, elle est aujourd’hui devenue une option possible. »