Anniversaire de la libération d’Auschwitz: à Jérusalem, le monde ne veut pas oublier (Thierry Oberlé – Le Figaro)

Israël commémore, ce jeudi, les 75 ans de la libération d’Auschwitz en présence de 25 dirigeants étrangers.

Soixante-quinze ans après la libération des camps de la mort, le croisement entre le mouvement sioniste, la création de l’État hébreu fondé en 1948 et la Shoah demeure une histoire pénible. L’extermination systématique par l’Allemagne nazie de 5 à 6 millions de Juifs, soit les deux tiers des Juifs d’Europe et d’environ 40% des Juifs du monde a provoqué par sa dimension génocidaire un impossible deuil en Israël.

Selon un rapport du ministère israélien des Finances, quelque 192.000 personnes vivant dans l’État hébreu sont reconnues comme des rescapés de l’Holocauste ou des victimes des persécutions antisémites durant la Deuxième Guerre mondiale, y compris des Juifs marocains et algériens ayant vécu sous le régime de Vichy et des survivants des pogroms de Farhud en Irak. 14.800 d’entre elles sont décédées en 2019. Environ 74.000 (39%) des survivants sont âgés de plus de 85 ans et 839 ont plus de 100 ans.

Absence remarquée du président polonais

Ils vivent, pour la plupart, dans des foyers pour personnes âgées et reçoivent pour les deux tiers une allocation mensuelle de quelques centaines de shekels. Environ 59.000 rescapés issus des ghettos et des camps de concentration reçoivent entre 700 et 1800 dollars d’allocation. Tous sont pris en charge gratuitement pour les soins médicaux. Ils seront à l’honneur lors des cérémonies du 23 janvier de lancement du 5e Forum mondial sur la Shoah, qui va se dérouler au Mémorial de Yad Vashem à Jérusalem. Emmanuel Macron a prévu de s’entretenir avec quelques-uns de ces derniers témoins d’origine française ce jeudi.

L’unanimité du rassemblement des chefs d’État et de gouvernement a été brisée par l’absence remarquée du président polonais Andrzej Duda. Le chef de l’État polonais a décliné l’invitation, car il ne pourra pas prononcer de discours alors que son homologue russe, Vladimir Poutine, doit intervenir. Les dirigeants au pouvoir à Varsovie entretiennent pourtant des liens étroits avec le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou en dépit des controverses sur l’antisémitisme en Pologne.

Interdit d’accuser la Pologne

Mais le président polonais et le président russe s’étaient affrontés l’été dernier sur des questions mémorielles et la bataille se poursuit. Moscou et Varsovie se livrent à une lutte rhétorique sans merci sur l’histoire du début de la Seconde Guerre, s’accusant mutuellement d’être celui qui a le plus collaboré avec le IIIe Reich. Vladimir Poutine n’a de cesse d’accuser la Pologne d’avoir coopéré avec l’Allemagne nazie. Selon lui, la Pologne a scellé un pacte avec Hitler et a agi de façon antisémite à l’aube de la guerre, contribuant à envoyer Juifs et non-Juifs dans les camps. Le premier ministre polonais Mateusz Morawiecki réplique en accusant Moscou de falsifier l’histoire. «Sans la complicité de Staline dans la partition de la Pologne, et sans son aide à Hitler, la machine criminelle nazie n’aurait pas pu prendre le contrôle de l’Europe», a-t-il rétorqué. En 2017, une loi polonaise avait interdit d’accuser la Pologne ou le peuple polonais d’être responsable ou coresponsable de l’Holocauste.

Selon l’institut Yad Vashem, il est plus cohérent que ce soit les dirigeants des quatre principales puissances des forces alliées ayant libéré l’Europe de la tyrannie nazie qui s’expriment à Jérusalem. Le président allemand Frank-Walter Steinmeier interviendra, quant à lui, pour reconnaître les responsabilités de son peuple.

L’accueil n’a pas été à la hauteur de la tragédie

L’autre plaie non refermée est le traitement des survivants du génocide lors de leur arrivée en Israël. Les rescapés n’ont pas reçu dans les années qui ont suivi l’Holocauste un accueil à la hauteur de la tragédie qu’ils ont subie. Tom Segev qui fait partie de l’école des nouveaux historiens israéliens, a raconté cet épisode dans son livre Le Septième Million. Les Israéliens et le Génocide, dont la publication en 1993 a fait l’effet d’une bombe. Dans les premiers temps de l’idéologie sioniste, au lendemain de l’Holocauste, les nouveaux Israéliens se voulaient la relève forte d’une diaspora vacillante qui n’a pas su se protéger. Ben Gourion, Golda Meir ou Moshe Dayan étaient avant tout préoccupés par la formation d’un nouvel État dans un environnement arabe hostile. Les pionniers s’intéressaient peu à l’extermination de leurs frères d’Europe, souvent accusés d’avoir eu un comportement de «moutons».

«Barrière de sang et de silence»

Tom Segev évoque une «barrière de sang et de silence» dressée face aux rescapés de la Shoah. «Que peut-on mettre sur sa tombe? Pouvons-nous graver le numéro que les SS avaient tatoué sur son bras? Il n’a ni parents pour visiter sa tombe saison après saison, pour arroser les racines qu’il a plantées. Il n’y a ni chambre pour accrocher sa photo, ni ami pour raconter des anecdotes sur eux, ni veuve pour donner un nom à son fils», s’interrogeait un intellectuel israélien, Emmanuel Sivan, à propos des survivants morts au combat durant la guerre de 1948.

Le procès Eichmann, en 1961, a rompu ce silence. À la différence des procès de Nuremberg, où la Shoah n’occupait pas une place centrale, le procès du criminel de guerre nazi, responsable de la «Solution finale» avait pour sujet l’Holocauste. Il est devenu la pierre angulaire de l’historiographie officielle de l’État d’Israël. Peu à peu les Israéliens ne se sont plus seulement identifiés aux résistants – les partisans des forêts de Russie ou les révoltés du ghetto de Varsovie – mais à l’ensemble des Juifs d’Europe. La Shoah est désormais une composante essentielle de l’identité israélienne. Sa réalité s’est imposée. Dans un questionnaire distribué voici dix ans dans les écoles, huit élèves sur dix se considéraient comme des rescapés, même si la plupart avaient des parents nés en Israël.