Annette Wieviorka : « La communauté internationale reconnaît la place d’Israël dans la mémoire de la Shoah » (Le Monde)

La 75e commémoration de la Shoah ne se tient pas dans le camp d’Auschwitz-Birkenau mais à Jérusalem. Cette délocalisation s’explique plus par l’inconstance des Etats que par la volonté de Benyamin Nétanyahou, estime l’historienne dans une tribune au « Monde ».

Ce 23 janvier devrait se tenir le cinquième Forum international sur la Shoah au Mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem, en présence de nombreux chefs d’Etat, de chefs de gouvernement ou d’importantes personnalités. Parmi eux, Emmanuel Macron, Vladimir Poutine, le prince Charles, le président de la République fédérale d’Allemagne Frank-Walter Steinmeier. Son thème : « Se souvenir de l’Holocauste, combattre l’antisémitisme ». Son calendrier : la commémoration de la libération du camp d’Auschwitz le 27 janvier 1945, déclarée par l’ONU, depuis 2005, Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste.

Ce qui est nouveau, c’est la migration de la commémoration du site d’Auschwitz-Birkenau en Israël. Celle du 27 janvier qui se tiendra sur les lieux de la destruction des juifs d’Europe fera pâle figure. Cet événement est, pour l’historien, passionnant car il croise plusieurs histoires.

La première est celle de l’entrée de la mémoire de la Shoah dans l’arène diplomatique. Elle peut être datée. En janvier 2000 se tint à Stockholm (Suède), le Forum international sur la Shoah auquel assistèrent 46 chefs d’Etat et de gouvernement, pour la France Lionel Jospin, pour Israël Ehoud Barak. La déclaration en huit points qui en résultait affirmait que l’Holocauste avait « remis en cause les fondements même de la civilisation », qu’il devait rester « pour toujours gravé dans notre mémoire collective ». La communauté internationale partageait « la responsabilité solennelle de combattre le génocide, le nettoyage ethnique, le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie ».

La promesse de Stockholm n’a pas été tenue

Il fallait donc promouvoir le souvenir et la recherche sur l’Holocauste, encourager son enseignement dans les écoles et les universités, commémorer. Une organisation internationale, la Task Force for International Cooperation on Holocaust Education, Research and Remembrance est créée, devenue, en 2012, l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA), qui rassemble 34 pays, dont la Pologne et la Hongrie.

Après de passionnantes discussions, cette organisation a adopté lors de sa session plénière à Bucarest, le 26 mai 2016, une définition de l’antisémitisme non contraignante et dite « de travail » qui fait débat car elle pouvait inclure « le fait de prendre pour cible l’Etat d’Israël conçu comme une collectivité juive, même si les critiques de l’Etat d’Israël similaires à celles émises contre un autre pays ne peuvent être considérées comme antisémites ».

Il faut s’y résoudre : la promesse de Stockholm n’a pas été tenue, et l’antisémitisme est de retour, notamment en Europe. Pourtant, ce continent où, en 1939, vivaient 60 % des 14 millions à 18 millions de juifs (suivant les estimations) que comptait la planète ne totalise plus que 10 % d’une population qui vient tout juste de rattraper son niveau de 1939. Il y a moins de juifs au monde que d’habitants de la ville de Shanghaï ; 85 % d’entre eux vivent désormais sur le continent américain (10 millions) et en Israël (6,5 millions).

Délocalisation de la commémoration

Le contraste est saisissant entre la commémoration du 60e anniversaire de l’ouverture d’Auschwitz et celle du 75e anniversaire. Le 27 janvier 2005, une quarantaine de chefs d’Etat et de gouvernement, dont Jacques Chirac, était réunie à Birkenau. Aujourd’hui, alors que nous assistons à la disparition des derniers survivants d’Auschwitz, c’est surtout la délocalisation de la commémoration qui attire l’attention.

Yad Vashem (d’après Isaïe, 56,5) – « Et je leur donnerai dans ma maison et dans mes murs une place [yad] et un nom [shem] » –, institué par une loi israélienne de 1953, a eu d’emblée la vocation d’être le centre du souvenir des morts de la Shoah. Votée alors que venait d’être posée à Paris, lors d’une cérémonie grandiose, la première pierre du Tombeau du martyr juif inconnu (devenu Mémorial de la Shoah en 2005) qui prétendait à ce rôle, elle donnait « en signe de réunion à leur peuple » la citoyenneté israélienne aux morts de la Shoah.

Elle prévoyait d’agréer les mémoriaux construits de par le monde, de centraliser la documentation, et de retrouver les noms des juifs assassinés. Elle prévoyait d’élever à la dignité de Justes parmi les nations ceux qui avaient risqué leur vie pour secourir des juifs. Cette centralité autoproclamée dans l’indifférence n’avait guère été reconnue sur le plan international.

Les mémoriaux, notamment le plus important d’entre eux, celui, fédéral, de Washington, ont été érigés sans que le moindre agrément fût demandé à l’institution de mémoire israélienne. Ce n’est donc pas la constance de l’Etat d’Israël, quels que soient ses gouvernements, qu’il convient d’interroger, mais bien « la communauté internationale » qui délaisse le site d’Auschwitz et ainsi l’Europe, le continent de la destruction des juifs.

Nétanyahou et ses déformations de l’histoire

D’aucuns – car dire qu’il y a des usages politiques de la mémoire est aujourd’hui une banalité – voudront y voir la main de Benyamin Nétanyahou, et pèseront les bénéfices que ce premier ministre pourrait en recueillir lors des élections de mars. On peut en douter.

La puissance invitante est le président Réouven Rivlin, dont la fonction est honorifique et qui est tenu à la neutralité. Lors de la réception qu’il devrait donner mercredi 22 janvier est prévue une allocution de l’historien Yehuda Bauer qui, comme les autres historiens de Yad Vashem, n’avait et n’a pas de mots assez durs pour les déformations que Nétanyahou fait subir à l’histoire de la Shoah pour servir sa politique intérieure et extérieure.

Le monde de 2020 n’est plus celui de Stockholm. La fin du communisme était perçue comme le triomphe d’un seul modèle politique : la démocratie, le libéralisme, les « droits de l’homme ». Pour les garantir, il fallait montrer ce qui advenait quand ils n’étaient pas respectés. Et c’était le rôle de l’enseignement de la Shoah et de l’entretien de sa mémoire. Les pays d’Europe centrale et orientale cherchaient alors à intégrer l’Europe et étaient prêts à examiner leur histoire, leur attitude et celles de leurs populations à l’égard des juifs pendant la seconde guerre mondiale.

De ces temps, reste la centralité de la Shoah dans les polémiques européennes parfois très violentes. La reconnaissance par une grande partie de la communauté internationale de la place centrale d’Israël dans la mémoire et dans le combat contre l’antisémitisme est en revanche nouvelle.

Annette Wieviorka est historienne, directrice de recherches honoraires au CNRS, auteur notamment de « 1945. La découverte », (Seuil, 2015)