Un an après le blocus du Qatar, le Golfe affaibli et désuni face à l’Iran (Benjamin Barthe – Le Monde)

La crise qatarie a accéléré le délitement du Conseil de coopération du Golfe, instance multilatérale censée faire contrepoids à l’Iran.

Au moment précis où il aurait pu faire la preuve de son utilité, le Conseil de coopération du Golfe (CCG) fait étalage de ses divisions. Un an après le début de la crise entre le Qatar et le bloc prosaoudien, et alors que le retrait des Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien a rallumé la tension avec Téhéran, cette alliance régionale, créée pour faire contrepoids à la République islamique, est aux abonnés absents.

La décision, le 5 juin 2017, de l’Arabie saoudite, des Emirats arabes unis (EAU) et de Bahreïn de placer leur voisin qatari sous embargo diplomatique et économique a plongé dans le coma cette organisation multilatérale composée de six membres : les quatre précités plus Oman et Koweït. Au motif qu’il financerait le terrorisme islamique et conspirerait avec l’Iran – deux allégations qu’il rejette –, l’émirat du Qatar s’est retrouvé privé de tout contact, au niveau politique, commercial ou simplement individuel, avec ses voisins saoudiens, émiratis et bahreiniens.

Les douze mois d’empoignades qui ont suivi, marqués par des échanges acrimonieux sur les réseaux sociaux et dans les médias des deux camps, pourraient même avoir sonné le glas du CCG. Les menaces de frappes sur le Qatar – dans l’hypothèse où celui-ci se doterait du système de défense antiaérien russe S400 – proférées par le roi saoudien Salman dans une lettre adressée à l’Elysée que Le Monde a dévoilée vendredi 1er juin témoignent du climat électrique qui prévaut sur la rive arabe du Golfe.

La déclaration, dimanche 3 juin, du ministre de la défense qatari, Khaled Al-Attiyah, qui a refusé de se laisser entraîner dans une guerre contre l’Iran – une critique implicite de l’attitude de l’Arabie et des Emirats –, a encore accentué la discorde entre les pétromonarchies. « Le blocus infligé au Qatar a mis un point final aux ambitions d’unité dans le Golfe, estime Majed Al-Ansari, directeur du département d’analyse politique de l’Université du Qatar. La volonté politique en faveur d’un tel projet était déjà faible, elle est désormais inexistante. Ni le Qatar, ni Oman, ni le Koweït n’ont d’intérêt à rejoindre une union qui serait monopolisée par l’Arabie saoudite. »

Rivalité croissante

Le CCG a vu le jour en 1981, en réaction à la révolution khomeyniste de 1979. En face de l’Arabie saoudite, championne autoproclamée du monde sunnite, une autre théocratie se dresse, chiite celle-là, animée d’ambitions régionales équivalentes : l’Iran. Les principautés de la péninsule, orphelines de la tutelle britannique, se placent sous le parapluie de Riyad. En échange d’une garantie de protection, elles reconnaissent la prééminence du royaume. C’est le contrat au fondement du CCG.

Dix ans plus tard, premier test et première déconvenue. Riyad assiste, impuissant, à l’invasion du Koweït par les troupes irakiennes, qui seront délogées par une coalition placée sous commandement américain. Les micromonarchies comprennent qu’il vaut mieux sous-traiter leur sécurité aux Occidentaux, dont ils vont se rapprocher durant les années 1990.

Sur le plan économique, le CCG enregistre quelques succès. Un processus de libéralisation du mouvement des hommes, des marchandises et des capitaux se met en place dans les années 2000. Les ressortissants des pays membres sont autorisés à résider, travailler et investir où ils le souhaitent. Les Etats les moins riches, Oman et Bahreïn, bénéficient de l’aide des plus aisés, qui y financent de nombreux chantiers d’infrastructures.

Mais la rivalité croissante entre l’Arabie saoudite, géant de près de 30 millions d’habitants qui se voit comme le chef naturel de cette entité, et les cités start-up, comme le Qatar, Abou Dhabi et Dubaï, qui se sentent pousser des ailes, freine cette intégration. Au milieu des années 2000, Riyad s’oppose à ce que Doha vende son gaz au Koweït et à Bahreïn, de peur de l’ascendant que de tels contrats lui auraient conféré au sein du CCG. A la fin de cette décennie, le pouvoir saoudien enterre un projet d’union monétaire ; Abou Dhabi réclamait d’héberger la banque centrale, une demande inacceptable pour Riyad.

Nouveau désordre dans le Golfe

L’épouvantail iranien ne suffit même pas à cimenter le Conseil. Le Koweït, qui compte une importante communauté chiite, a fait savoir en 2007 qu’il ne prêterait pas ses bases militaires à une éventuelle attaque américaine contre les sites nucléaires iraniens. Le Qatar, qui partage un énorme gisement de gaz avec Téhéran, et Oman, traditionnelle passerelle avec le monde persan, n’éprouvent pas non plus pour leur grand voisin chiite la même aversion qu’Abou Dhabi et Riyad. « Le CCG a toujours souffert d’un problème d’identité, oscillant entre le modèle de l’OTAN et celui de l’UE », analyse Mehran Kamrava, professeur d’histoire à l’université Georgetown de Doha.

La crise qatarie a fait éclater les dernières illusions. Non content de démanteler le début de marché commun mis en place, cette offensive a violé une règle non écrite du CCG, parfois malmenée, mais jamais ouvertement : le soutien aux dynasties en place. Ce principe, mis en œuvre lors de l’intervention saoudo-émirienne au Bahreïn, en 2011, contre le soulèvement à dominante chiite de la population, donnait au CCG l’allure d’un club de pétromonarques, obnubilés par leur propre préservation. Cette solidarité dynastique n’est plus d’actualité depuis la cascade d’articles hostiles à Tamim Al-Thani, le souverain qatari, dans la presse prosaoudienne.

A la faveur de cette crise, un nouvel ordre – ou plutôt désordre – émerge dans le Golfe. D’un côté, un pôle à l’ambition hégémonique, composé du tandem Abou Dhabi-Riyad et de l’archipel vassalisé du Bahreïn, unis par un même credo néoconservateur, qui le rapproche d’Israël. Dubaï suit bon gré mal gré. Bien qu’étant le grand perdant de la crise – son port de Djebel Ali a perdu tout le fret à destination du Qatar –, le numéro deux des EAU ne peut émettre la moindre fausse note du fait de l’emprise d’Abou Dhabi sur la fédération des Emirats arabes unis.

A l’autre bout du spectre, le Qatar, presqu’île richissime en semi-quarantaine, tient la dragée haute à ses détracteurs et se rapproche de l’Iran et de la Turquie. Entre ces deux pôles se trouvent les deux monarchies « non alignées » du Golfe : Koweït et Oman. L’une et l’autre redoutent de subir les foudres du duo dominant, d’autant que leurs souverains sont âgés, et qu’une phase de transition devrait bientôt s’y ouvrir, propice à toutes les pressions.

Ce paysage éclaté est parti pour durer. Certes, aucun des acteurs de la crise n’est prêt à prononcer l’acte de décès du CCG. Mais aucun ne se précipite non plus à son secours. Plus la confrontation se prolongera, plus il sera difficile de ranimer cette organisation, aujourd’hui en état de mort clinique.