Amos Yadlin : «Pour la sécurité d’Israël, l’Iran ne doit pas s’enraciner en Syrie»

Le Figaro – Par Cyrille Louis


INTERVIEW – Selon l’ex-chef du renseignement militaire israélien, l’État hébreu doit peser sur le règlement du conflit syrien.

Le général de réserve Amos Yadlin, ancien chef du renseignement militaire israélien, dirige l’Institut des études pour la sécurité nationale. Il estime que l’actuel président syrien ayant confisqué le pouvoir avec l’aide de l’Iran et du Hezbollah, il représente une réelle menace pour la sécurité d’Israël.

LE FIGARO. – Benyamin Nétanyahou va rencontrer Vladimir Poutine ce jeudi à Moscou pour évoquer avec lui l’avenir de la Syrie. Qu’attendez-vous de ces discussions?

Amos YADLIN. -Israël a un intérêt majeur à ce que l’Iran, allié de la Russie, ne s’enracine pas durablement, et en position de force, sur le territoire syrien. Il n’est pas acceptable à nos yeux que l’intervention russe se solde par une situation dans laquelle le Hezbollah et l’armée iranienne auraient carte blanche, et pourraient ouvrir à tout moment un nouveau front sur le plateau du Golan. Il est sans doute irréaliste d’espérer que la Russie pourra évincer totalement l’Iran une fois le conflit terminé, mais il est important de tracer dès à présent un certain nombre de lignes rouges.

L’Iran et le Hezbollah concentrent leurs activités dans le nord de la Syrie, si bien que l’État hébreu semble pour l’heure assez loin de leurs priorités.

Pas plus tard qu’en 2014 et 2015, les Iraniens ont tenté de s’implanter le long de la frontière avec Israël. Nous avons à l’époque répliqué avec fermeté [une frappe attribuée à Tsahal a tué un général iranien et plusieurs combattants du Hezbollah le 20 janvier 2015 sur le versant syrien du Golan, NDLR]. Il est vrai que les Iraniens ont depuis lors décidé de concentrer leurs efforts dans le nord de la Syrie afin de sauver le régime d’Assad face aux avancées de l’opposition. Mais nous redoutons qu’après avoir reconquis Alep avec l’aide des forces russes, ils cherchent désormais à s’occuper des rebelles dans le sud du pays. Ce serait, à nos yeux, un tournant inacceptable.

Israël a continuellement refusé de s’impliquer dans le conflit syrien. Êtes-vous, dans ces conditions, en mesure de peser sur les termes de son règlement?

Israël demeure la première puissance militaire de la région. Notre gouvernement a certes fait le choix de ne pas intervenir dans cette guerre civile, mais cela ne signifie pas que nous avons renoncé à protéger nos intérêts. Nous ne sommes d’ailleurs pas restés les bras croisés, ces dernières années, lorsqu’il a fallu les défendre. Notre capacité à définir clairement nos lignes rouges et à les faire respecter, si nécessaire par la force, nous confère une certaine autorité.

En quoi consistent précisément ces lignes rouges?

Sur le plan géographique, tout d’abord, Israël ne peut pas accepter une présence de l’Iran ou du Hezbollah au sud de Damas. Il n’est pas non plus question de laisser prospérer à nos portes des groupes qui seraient financés ou entraînés par la République islamique, ni de permettre à celle-ci d’équiper le régime syrien en armes de destruction massive. Et puis il est essentiel que nous sachions qui contrôle réellement Damas. Les Iraniens? Le Hezbollah? Les Russes? Ou bien Bachar el-Assad lui-même? Il s’agit sans doute du point le plus délicat. Je ne suis pas dans le secret des dieux et j’ignore donc quelles seront les demandes précises du premier ministre quand il rencontrera Vladimir Poutine, mais il me semble clair qu’Israël aimerait voir l’influence iranienne sur le régime de Damas réduite à sa plus simple expression.

Le ministre de la Défense, Avigor Lieberman, a récemment indiqué qu’il souhaite le départ de Bachar el-Assad. Israël s’apprête-t-il à rompre avec la position de neutralité affichée depuis 2011?

Si c’est le cas, je ne pourrai que m’en réjouir. Je suis l’un de ceux qui estiment, depuis les tout débuts de la guerre en Syrie, que le maintien d’Assad n’est pas dans l’intérêt d’Israël. Il a confisqué le pouvoir avec l’aide de l’Iran et du Hezbollah, si bien que l’axe chiite s’est considérablement renforcé à notre frontière nord. Le gouvernement a jugé préférable de rester neutre malgré cette évolution. Par le passé, Israël aurait pourtant pu agir de façon limitée contre la machine à tuer de Bachar el-Assad, et ce au nom de ses valeurs morales comme de ses intérêts stratégiques.

Prenez par exemple les escadrons d’hélicoptères du régime qui lâchent quotidiennement des barils d’explosif sur la population civile. Ce sont des armes très imprécises qui tuent sur les marchés, dans les écoles et dans les hôpitaux. Si l’armée israélienne, sans mettre un pied sur le terrain ni s’engager dans une longue campagne, avait pris la décision de frapper ces hélicoptères, elle aurait été en mesure de mettre un terme à leurs activités. Cela aurait eu pour résultat de fragiliser Assad et de montrer à la population sunnite de Syrie que quelqu’un s’intéresse à elle.

N’était-ce pas courir le risque d’entraîner Israël dans la guerre?

Pas nécessairement. Au cours des dernières années, plusieurs frappes conduites sur le sol syrien contre des convois d’armes sophistiquées destinées au Hezbollah ont par exemple été imputées à l’armée israélienne sans que celle-ci en endosse publiquement la responsabilité – et aucun de ces événements n’a mené à la guerre. Il existe bien sûr un certain niveau de risque, mais il est possible de le maîtriser en faisant les choses convenablement. Je plaide aussi pour la création d’une «safe zone» le long de la frontière afin que les populations civiles puissent y trouver refuge le jour où les combats entre le régime et les rebelles reprendront dans le sud. Là encore, il n’est sans doute pas question qu’Israël se mette en première ligne. Mais nous pourrions soutenir discrètement un tel projet si des pays sunnites comme la Jordanie et l’Arabie saoudite tombaient d’accord pour porter assistance à leurs frères syriens.