Amos Yadlin : « Face au risque nucléaire, la meilleure stratégie réside dans le changement du régime iranien » (Piotr Smolar – Le Monde)

Les Etats-Unis ne parviendront pas à stopper les ambitions nucléaires iraniennes militairement, estime l’expert israélien. Et même si Israël reçoit le soutien de l’administration Trump, cette option reste dangereuse.

Amos Yadlin est l’une des voix les plus renommées parmi les experts des questions ­sécuritaires en Israël. Avant de devenir directeur de l’Institut pour les études de sécurité nationale (INSS), il a passé près de ­quarante ans au sein de l’armée israélienne, notamment dans les forces aériennes. Entre 2006 et 2010, il a été le chef du renseignement militaire.

Depuis le retrait américain, l’avenir de ­l’accord sur le nucléaire iranien (dit JCPOA) paraît incertain. Quel scénario vous semble le plus probable ?

Deux types de scénarios se dessinent pour les six prochains mois, en fonction de l’efficacité de la réintroduction des sanctions en Iran et leur impact sur son économie. Dans le cas où les sanctions ne sont pas assez efficaces, si les Européens développent des mécanismes pour les contourner, si la Russie, la Chine, l’Inde, le Japon ne changent pas leurs relations avec l’Iran, alors, le cœur de la lutte sera l’Europe.

Les Américains vont introduire des sanctions secondaires vis-à-vis des compagnies européennes, afin que ces dernières réalisent que le marché américain est bien plus important que le marché iranien. Entre ensuite en jeu la question des importations du pétrole iranien, qui concerne surtout l’Inde, la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Enfin, il y a la question des transactions financières (Swift), qui pourraient être atteintes comme en 2012, mais si un mécanisme est trouvé pour opérer ces transactions par des banques sans activités aux Etats-Unis, alors la mesure sera inefficace.

Si les sanctions ne produisent pas d’effets, je pense que l’Iran restera dans l’accord. Le statu quo des trois dernières années se poursuivra : l’Iran respectera l’accord, profitera de bonnes relations économiques avec l’Europe, la Chine, la Russie. Le retrait américain aura un effet limité.

Si les sanctions fonctionnent, on peut imaginer des scénarios positifs et négatifs. Le plus positif étant un retour iranien à la table des négociations, et la conclusion d’un meilleur accord. Mais je dois souligner que, à Washington, on mise davantage sur un ­effondrement du régime iranien. Les Etats-Unis espèrent que les sanctions déclencheront des troubles et des manifestations défiant le régime. Personne ne le dit explicitement, mais tel est leur objectif.

Si les sanctions fonctionnent, voyez-vous de possibles conséquences néfastes ?

Cela pourrait être le retour à la case départ, c’est-à-dire comme en 2013, avant le gel du programme nucléaire iranien. L’Iran reviendrait à l’enrichissement de l’uranium. Il existe 60 000 emplacements pour centrifugeuses à Natanz, et construire un autre site est possible. Cela sous couverture d’un ­programme civil, en arguant du fait que l’Iran a signé le traité de non-prolifération. Cela signifierait que les Iraniens s’approcheraient de la bombe. Enfin, le pire des scénarios est le saut iranien vers la bombe, en ­suivant le chemin nord-coréen, en sortant du traité de non-prolifération.

Dans ces deux cas, la balle reviendrait dans le camp américain et israélien. Je doute que les Etats-Unis puissent arrêter l’Iran militairement. Le président Trump conduit une politique de désengagement du Moyen-Orient. Mais il ne fait pas de doute que, contrairement à ce qui s’est passé en 2011-2012, Israël recevra un feu vert pour arrêter l’Iran, avec le soutien américain.

Il existe deux philosophies concernant les sanctions contre un régime autoritaire. Selon la première, elles affaiblissent le régime et le poussent au compromis. La seconde estime qu’elles renforcent au contraire son emprise sur la société…

Ces sanctions peuvent en effet aller dans les deux sens, selon la situation intérieure iranienne, la force du régime et de l’économie, mais aussi selon la capacité du pays à contourner les mesures. Les sanctions sont efficaces quand les principales puissances travaillent de concert. L’Afrique du Sud en a été le meilleur exemple. Les sanctions fonctionnent moins quand certaines puissances ne participent pas.

Ainsi, Cuba fut aidé par la Chine et l’Union soviétique. C’est aussi lié à la cohésion de la société. Depuis 2009, la plupart des Iraniens détestent le régime. La probabilité qu’ils se regroupent derrière lui est plus faible que celle de manifestations. En 2012, le régime a compris que l’effondrement de l’économie créerait une telle fureur qu’elle le menacerait davantage que l’abandon de certaines de ses ambitions nucléaires.

Vous avez évoqué les aspirations américaines à un changement de régime en Iran. Que pense le premier ministre ­israélien, Benyamin Nétanyahou ?

Si vous étudiez les façons d’empêcher ce ­régime radical anti-israélien d’obtenir la bombe nucléaire, la meilleure stratégie est de favoriser le changement de régime. Les sanctions infligent beaucoup de souffrances aux innocents. Une attaque militaire est un recours ultime, qui peut conduire à des conséquences imprévues. Un accord ? Le dernier n’était pas assez bon.

Nétanyahou souhaite un retour aux relations d’avant 1979 [année de la révolution islamique] avec un autre régime ! Même si elle le nie, l’administration Obama espérait des changements positifs en Iran pendant les dix premières années de l’accord, pour ne pas avoir à s’inquiéter à l’approche de la « Sunset clause » [fin de la limitation de certaines activités nucléaires]. Cette administration espérait que des éléments modérés prendraient le dessus, qu’un Gorbatchev iranien apparaîtrait après la mort du Guide suprême actuel [Ali Khamenei, âgé de 78 ans].

Si vous deviez conseiller Nétanyahou et Trump au sujet d’un changement de régime, que leur diriez-vous ?

De faire attention. Je ne conseillerais pas la manière dont Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi furent renversés, par voie militaire. Les Etats-Unis ne peuvent pas se le permettre, et cela souderait le peuple iranien. Un changement de régime peut être obtenu en suivant l’exemple du [président américain] Ronald Reagan à la fin des années 1980 face à l’URSS : par la pression économique et beaucoup de communication, à travers les réseaux sociaux, la télévision. Le changement viendra de l’intérieur, voire au sein même du régime.

Il existe de nombreuses similitudes entre le régime soviétique et le régime iranien. Tous deux ont renversé une monarchie corrompue, respectivement en 1917 et 1979. Tous deux étaient radicaux dans leur approche, l’un par le communisme, l’autre par l’islamisme. Tous deux ont été impliqués dans des guerres après avoir subi une attaque – l’URSS avec l’Allemagne, l’Iran avec l’Irak. Mais ils n’ont pas obtenu de résultats. Les Iraniens sont mécontents de leurs conditions de vie : inflation et chômage à deux chiffres, de 2 à 3 millions de toxicomanes, la corruption, l’air pollué, le manque d’eau… L’Iran est mûr pour le changement, mais le régime est encore fort.

Voyez-vous des dangers potentiels dans la relation étroite sans précédent entre l’administration américaine et Israël ?

Washington a adopté la plupart de nos observations sur les causes de l’instabilité au Proche-Orient : le programme nucléaire de l’Iran et ses ambitions hégémoniques, le conflit avec les Palestiniens, la nécessité de créer une alliance avec les pays sunnites arabes. Mais un danger se profile. En raison de ces nombreuses positions identiques, nous perdons une partie de l’opinion publique aux Etats-Unis. Auparavant, Israël était une cause bipartisane. Nous étions soutenus par les démocrates et les républicains. Aujourd’hui, Israël est trop identifié comme une cause républicaine. Je suis inquiet à l’idée d’un futur président américain qui ­associerait Israël à Trump.

Quel est l’équilibre des forces actuel entre Israël et l’Iran en Syrie ?

En 2017, Israël a compris qu’il n’était pas suffisant de s’occuper des transferts d’armements au Hezbollah au Liban, dans la mesure où a été identifié un effort stratégique iranien en vue de dupliquer les activités du ­Hezbollah en Syrie sur trois plans : les activités terroristes sur le plateau du Golan, les ­divisions chiites en provenance de l’ensemble du monde islamique, et, plus dangereux encore, le déplacement vers la Syrie de systèmes d’armement (drones, missiles balistiques, défense antiaérienne avancée). Le ­premier ministre a répété, fin 2017, qu’Israël ne permettrait pas une présence militaire iranienne en Syrie. Ces deux tendances stratégiques entrant en collision, le risque d’une escalade était élevé. C’est en effet ce qui s’est produit entre février et mai [avec une succession de frappes israéliennes contre des objectifs syriens et iraniens].

Israël a profité de sa domination en matière de renseignement en Syrie. Les Iraniens voulaient répliquer, mais ils ne disposaient pas d’un bon plan opérationnel. Leur analyse fut qu’ils avaient des problèmesplus urgents : Trump se retirait du JCPOA, leurs alliés au ­Yémen se trouvaient sous assaut saoudien, ils n’avaient pas gagné les élections irakiennes de la façondont ils l’avaient espéré, la Russie commençait à les battre froid. Nous assistons à une révision de la stratégie iranienne, mais je conseille à mon gouvernement de ne pas trop se réjouir. Les Iraniens n’ont pas abandonné l’idée d’une présence militaire en Syrie. Ils peuvent aussi transférer cette présence au Liban. S’ils décidaient d’y construire des missiles avancés, cela compliquerait le dilemme israélien.

Qingdao (Chine), le 9 juin. Vladimir Poutine et le président iranien, Hassan Rouhani, lors de leur discussion sur la sortie des Etats-Unis de l’accord sur le nécléaire.

Croyez-vous les informations quant à un changement de position russe au ­sujet de la présence iranienne en Syrie ?

Le Kremlin a modifié son approche, mais pas à 180 degrés. Dans le passé, il n’avait pas suffisamment prêté attention aux demandes israéliennes pour tenir les Iraniens loin de notre frontière, même hors de Syrie. La première chose que voulait Moscou était le sauvetage du président Bachar Al-Assad. Maintenant, c’est la stabilité.

La Russie a aussi changé d’attitude quand elle a vu qu’Israël était prêt à faire respecter ses lignes rouges. Enfin, il existe une rivalité entre l’Iran et la Russie pour devenir la force la plus influente auprès du régime Assad. Ils travaillaient ensemble, avant, contre l’opposition : les bottes iraniennes sur le terrain avec la couverture aérienne russe.

A présent, le besoin en forces terrestres est moins fort. Vladimir Poutine ne veut pas provoquer Israël. Le principal ­désaccord entre nos deux pays vient du fait que la Russie se concentre sur la dimension ­géographique de la présence iranienne en ­Syrie, tandis que nous observons la qualité et la quantité. Avec une portée de 300 km, les missiles balistiques iraniens en Syrie sont nos premières préoccupations.