Les ambiguïtés de Mahmoud Abbas dans la réconciliation palestinienne

LE MONDE | Par Piotr Smolar (journaliste, Ramallah, Cisjordanie, envoyé spécial)

Malgré les promesses répétées, la réconciliation nationale palestinienne ressemble à ses esquisses précédentes : une impossible réunion de famille entre factions rivales ne sachant ou ne voulant surmonter leurs différends. Le 1er décembre, le gouvernement de Ramallah devait entièrement exercer son autorité sur la bande de Gaza, enclavée et sous blocus. Le rendez-vous a été reporté au 10 décembre.

Pour l’heure, les progrès dans la mise en œuvre de l’accord, signé le 12 octobre au Caire, entre le Fatah du président Mahmoud Abbas et le Hamas, maître de Gaza depuis 2007, sont faibles et les deux camps se rejettent la responsabilité. La tension est montée d’un cran jeudi 30 novembre, lorsque des tirs de mortier ont été déclenchés en direction d’un poste militaire israélien, conduisant l’armée à viser plusieurs sites du Hamas.

« Le premier sponsor de la division est l’Iran », a expliqué le 27 novembre Azzam Al-Ahmed, qui conduit la délégation du Fatah et accuse Téhéran de pousser le Hamas à la rupture. Mais c’est surtout l’attitude de l’Autorité palestinienne (AP) qui suscite l’incompréhension. Le président Mahmoud Abbas semble moins préoccupé par le délabrement humanitaire dans lequel vivent les 2 millions d’habitants de Gaza que par sa partie d’échecs avec le Hamas.

L’atmosphère était lourde au Caire, lors de la dernière réunion entre toutes les factions palestiniennes, les 21 et 22 novembre. Salah Bardawil, membre  du bureau politique du Hamas, a prétendu que le chef des services de sécurité palestiniens, Majed Faraj, véritable bras droit de M. Abbas, avait reconnu que Washington faisait pression sur l’Autorité palestinienne pour saboter la réconciliation.

« L’AP exige une prise de contrôle totale de la bande de Gaza par le gouvernement, mais ce slogan n’a aucun sens, personne ne sait ce qu’il recouvre, estime Nashat Aqtash, professeur en communication à l’université de Birzeit, près de Ramallah, où siège l’AP. C’est pourquoi il n’y a pas de vraie réconciliation. Les deux parties parlent, c’est tout. Sans impact sur la vie quotidienne. » Le Hamas et le Fatah doivent se retrouver au Caire la semaine prochaine pour de nouvelles discussions.

Pour l’heure, seul le transfert des points de passage vers l’Egypte et Israël a eu lieu. Quant aux ministères, dont le Hamas assure s’être totalement retiré, la situation y serait aussi très insatisfaisante, selon Ramallah, qui fustige l’obstruction des hauts fonctionnaires proches du Hamas. « Les représentants du Fatah nous disent que, dans les ministères, aux points de passage et en matière de sécurité, la transmission du pouvoir n’a eu lieu qu’à 5 %, explique Majdi Al-Khaldi, conseiller diplomatique de Mahmoud Abbas. Le président veut que le gouvernement exerce un plein contrôle. S’il ne maîtrise pas toute la sécurité, il ne pourra percevoir les paiements sur l’électricité ou les impôts. »

Le 28 novembre, l’Autorité palestinienne a demandé à ses dizaines de milliers d’anciens fonctionnaires, réduits au chômage technique depuis dix ans à Gaza, de retourner dans leur administration d’origine. Le Hamas a immédiatement dénoncé une violation des termes de la réconciliation et veut défendre les droits de ceux qu’il a embauchés depuis 2007, soit près de 40 000 personnes. Un comité technique a été mis en place pour revoir l’architecture et les effectifs des ministères d’ici février. Le secteur public palestinien est déjà disproportionné par rapport aux
revenus de l’AP.

L’Autorité palestinienne s’abrite derrière un langage légaliste, prétendant s’en tenir à la lettre des accords du Caire, signés en 2011, base de la réconciliation avec le Hamas. Mais plus les semaines passent, et plus l’AP se complaît dans un attentisme dangereux. Les mesures punitives prises depuis mars, pour contraindre le Hamas à négocier, ne sont pas levées. Le refus de Ramallah de rétablir l’intégralité des paiements pour l’électricité, fournie par Israël, suscite la plus grande frustration. L’hiver arrive, avec quatre heures de courant disponibles chaque jour.


« Situation intenable »

La situation était identique en janvier 2017. Le Hamas avait dû employer la force et tirer en l’air pour disperser des milliers de manifestants venus des camps de réfugiés, comme celui de Jabalia. Mais aujourd’hui, le mouvement islamiste ne se considère plus comme responsable des affaires civiles. « La situation est intenable et insupportable, souligne Moukhaimer Abou Saada, professeur de sciences politiques à l’université Al-Azhar, à Gaza-ville. La colère monte parmi les masses. Le Hamas pourrait tirer avantage, cette fois, de manifestations contre l’Autorité palestinienne, puisqu’il prétend ne plus être en charge de Gaza. Il pourrait même les orchestrer. »

Derrière cette querelle sur la mécanique de la transition se dessine une différence d’approche majeure. L’AP exige une reddition du Hamas, sans en préciser les termes. Aux yeux de M. Abbas, la seule stratégie possible est la poursuite de la coordination sécuritaire avec Israël et la recherche inlassable d’un nouveau cycle de négociations, en vue d’une solution à deux Etats.

Le Hamas, lui, veut sortir par le haut de sa gestion désastreuse du quotidien des Gazaouis pendant une décennie. Le mouvement s’imagine intégrer l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et contribuer à redéfinir une stratégie nationale face à Israël. Sans renoncer à l’arsenal de sa branche armée, les brigades Al-Qassam.