En Allemagne, la grande peur de la communauté juive (Pierre Avril – Le Figaro)

Si l‘attentat de Hanau était d’abord dirigé contre la population musulmane d’origine turque ou kurde, la communauté juive l’a aussi ressenti comme une attaque la visant.

Un à deux policiers veillent en permanence devant la synagogue de la rue Orianenburg, à Berlin, et, comme dans un aéroport, les contrôles de sécurité à l’entrée du bâtiment sont devenus la norme. Et cette normalité, Sigmund Königsberg avoue avoir du mal à s’y habituer, même s’il est bien placé pour en connaître la cause. En 2017, la communauté juive de Berlin, forte de 11.000 membres, a nommé cette personnalité issue de Sarrebruck, responsable des questions liées à l’antisémitisme. Et depuis l’attentat de Hanau, la vigilance a redoublé, même si les mesures de protection ne sont pas forcément visibles.

L’assaut perpétré contre deux bars à chicha dans cette ville à forte population immigrée, qui a fait onze victimes mercredi dernier, était d’abord dirigé contre la population musulmane, notamment d’origine turque ou kurde. Mais la communauté juive l’a aussi ressenti comme une attaque la visant. «Si une société n’est plus capable de protéger ses minorités, elle risque de perdre son caractère démocratique», met en garde, Sigmund Königsberg, à l’unisson de ses coreligionnaires. D’autant que dans son manifeste délirant, le meurtrier de Hanau, Tobias Rathjen, avait placé Israël sur la liste des pays à détruire.

Selon le ministère de l’Intérieur, le nombre d’actes antisémites commis en Allemagne, a augmenté de 19,6 % en 2018, s’établissant à 1799

Les statistiques du ministère de l’Intérieur le confirment. Le nombre d’actes antisémites commis en Allemagne, a augmenté de 19,6 % en 2018, s’établissant à 1799. Ce phénomène va de pair avec les actes hostiles à l’encontre des étrangers, également en augmentation de 19,7 %. Pour leur part, les violences commises contre les musulmans étaient en légère baisse. Lors de la commémoration, fin janvier, de la libération par les Soviétiques du camp d’Auschwitz, le président de la République fédérale, Frank-Walter Steinmeier, avait évoqué avec tristesse le retour en Allemagne «des vieux démons et des esprits maléfiques du passé».

Avec son homologue israélien, Reuven Rivlin, les deux chefs d’État avaient entendu les élèves du lycée juif berlinois Moses Mendelssohn évoquer l’ostracisme dont ces derniers faisaient l’objet de la part de leurs camarades non-juifs et des remarques humiliantes qu’ils essuyaient. Dans le flot de l’actualité, les incidents passent souvent inaperçus. À Dresde, à l’occasion de la cérémonie du 75e anniversaire, une Allemande de 23 ans a effectué le salut hitlérien. Le même jour, un drapeau israélien était hissé sur la cheminée d’une usine désaffectée à Leipzig. Il s’agit de deux villes situées dans l’est du pays où l’AfD réalise ses meilleurs scores.

Renaissance de l’antisémitisme

En Allemagne, l’antisémitisme venant de l’extrême droite a clairement pris le pas sur les actes perpétrés par les migrants d’origine musulmane. Le gouvernement a mis en place des politiques de sensibilisation pour les immigrés, tout en ignorant largement le problème venant de l’extrême droite.

L’exemple le plus récent, signalé par le Centre de recherche sur l’antisémitisme (RIAS), est la publication – sans aucun commentaire – dans le quotidien Schweriner Volkszeitung, d’une photo à caractère antisémite illustrant le carnaval belge d’Alost. Des marionnettes y défilent affublées d’un nez crochu. «Ces actes peuvent prendre des formes tout à fait mineures et aller jusqu’à des attaques. Dans tous les cas, nous assistons à une brutalisation des débats où les commentaires incriminés deviennent toujours plus “socialement acceptables”», s’inquiète Alexander Razumny, membre du RIAS, organisation non-confessionnelle créée en 2015.

L’attaque perpétrée en octobre dernier contre une synagogue à Halle, le jour de Yom Kippour, le plus saint du calendrier hébraïque, a fait office de détonateur

L’attaque perpétrée en octobre dernier contre une synagogue à Halle, le jour de Yom Kippour, le plus saint du calendrier hébraïque, a fait office de détonateur. Le meurtrier avait longuement évoqué sa haine des Juifs dans une vidéo et faute d’avoir pu atteindre sa cible, a retourné son arme devant un restaurant kebab de la ville. Depuis cet attentat, l’ancien président du Conseil des juifs, Michel Friedman, une voix influente dans la communauté, estime que «si les choses s’aggravent, l’avenir de mes enfants sera remis en question en Allemagne et en Europe». «Comme sous le national-socialisme, Auschwitz fut un point final, mais cet événement ultime fut précédé par beaucoup d’autres, l’incendie des synagogues et auparavant l’expropriation des Juifs. Et actuellement, nous ne sommes pas au début du processus mais au milieu. Et je ne peux pas continuer à attendre en espérant que les choses s’améliorent d’elles-mêmes», pense-t-il. Il en appelle à un sursaut de la société.

Le dilemme des Juifs allemands face à la renaissance de l’antisémitisme, Sigmund Königsberg le résume d’une manière plus imagée: «En Allemagne, entre 1945 et la fin des années 1980, les familles juives ont vécu en permanence dans le pays avec leurs valises à proximité. Après cela, elles ont remisé les valises à la cave en les oubliant. À présent, elles essayent de se rappeler où elles les ont posées.» À la différence de plusieurs quartiers parisiens où subsiste une importante communauté juive, Berlin a perdu son visage d’autrefois. Celui de la capitale allemande se résume à huit synagogues, trois écoles, collèges et lycée, un jardin d’enfants, une librairie spécialisée et quelques rares restaurants casher. L’immigration massive dans les années 1990 de Juifs issus de l’ex-URSS a permis de grossir les rangs de la communauté allemande, aujourd’hui forte d’environ 100.000 membres.

La communauté édicte des règles de prudence comme le fait de cacher son étoile de David sous un vêtement

Selon ses représentants, voici une dizaine d’années que le climat s’est durci. La communauté édicte des règles de prudence comme le fait de cacher son étoile de David sous un vêtement. Néanmoins, la recommandation émise l’an dernier par Félix Klein, commissaire chargé de l’antisémitisme auprès du gouvernement, de s’abstenir de porter la kippa dans la rue, a suscité de vives critiques dans la communauté. «Une partie de la jeune génération a tendance à être plus revendicative, mais lorsqu’on parle d’enfants, il est normal de se montrer prudents et de porter par exemple une casquette sur la kippa», plaide Sigmünd Königsberg.

Jusqu’où la communauté devra céder à ses traditions? En dépit de la montée en puissance d’une violence d’extrême droite, une partie de l’opinion publique estime qu’in fine, de par son histoire, l’Allemagne reste immunisée contre une flambée de violence antisémite. Il n’existe aucune garantie, rétorque Michel Friedman, dont la famille, d’origine polonaise, a survécu à Auschwitz après avoir été placée sur la liste de Schindler. «Nous vivons un paradoxe inquiétant», résume ce dernier. «Nous n’avons jamais été autant en danger depuis 1945, alors même que la démocratie allemande n’a jamais été aussi forte.»