Al-Sissi : «Au-delà du monde arabe, les djihadistes s’attaquent au monde entier»

Par Renaud Girard (journaliste au Figaro)

Le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, 62 ans, est un militaire de carrière, né dans une famille modeste et pieuse de petits commerçants cairotes. Il fait son école de guerre aux États-Unis. La révolution anti-Moubarak de janvier 2011 le trouve directeur du renseignement militaire. Il est choisi par le président Mohammed Morsi (issu des Frères musulmans) pour devenir à l’été 2012 le commandant en chef des forces armées égyptiennes. Lesquelles déposent un an plus tard le président Morsi. En 2014, al-Sissi est élu président de l’Égypte au suffrage universel. Il est reçu ce mardi 24 octobre à déjeuner à l’Élysée par le président Macron.


LE FIGARO. – Que reste-t-il, en Égypte, du printemps arabe?
Abdel Fattah AL-SISSI. – Était-ce vraiment un «printemps»? Le Yémen, la Syrie, la Libye le perçoivent-ils comme tel? Si vous voulez dire que l’Égypte a vécu un printemps arabe, je vous répondrai simplement que les Égyptiens, en deux ans, ont mené deux révolutions et renversé deux présidents. C’est l’armée qui a renversé le président Morsi le 3 juillet 2013…
Il ne faut jamais sous-estimer la force de la volonté des peuples. Chaque pays a ses particularités et ses spécificités. La situation de l’Égypte est unique. Le peuple égyptien est prêt à tous les sacrifices pour protéger la patrie et préserver son identité millénaire. Pour empêcher l’État d’être noyauté par cette organisation terroriste que sont les Frères musulmans, plus de 30 millions d’Égyptiens sont descendus dans la rue en ce début d’été 2013,  réclamant la démission de Morsi.

L’Égypte dispose d’institutions anciennes et fortes, structurées et autonomes dans leur fonctionnement. Notre État est solide, il est capable de traverser des révolutions qui sont l’expression de la volonté du peuple souverain. Notre armée nationale a pour seul objectif de défendre le peuple et le pays, au-delà de toutes considérations partisanes.


Les Frères musulmans sont des terroristes?

Leur idéologie, qui ne souffre pas la contradiction, est dangereuse. Ils n’ont pas la moindre tolérance religieuse ou politique. Ils invoquent l’islam pour accaparer l’entièreté du pouvoir politique et économique. Un djihadiste, c’est un Frère musulman en phase terminale. Ils se donnent des noms différents, Hasm, al-Qaida, Daech, Boko Haram, etc., mais ils obéissent tous à la même idéologie mortifère. Ils veulent détruire pas seulement le monde arabe, mais le monde entier!

Plusieurs dizaines de policiers égyptiens ont été tués le 20 octobre 2017 dans une embuscade tendue par des terroristes islamistes du groupe Hasm, dans les oasis du désert libyque.


Vous vous préparez à une guerre longue?

Oui. Voici ce qui va se passer. Tous les djihadistes qui s’échapperont de Syrie et d’Irak vont tenter de passer en Libye, pour en faire un sanctuaire. De là, ils prépareront des coups de main, contre nous, contre les autres États d’Afrique, et contre les États européens de l’autre côté de la Méditerranée. Voici pourquoi tousles États du monde doivent coopérer davantage dans la lutte commune contre le djihadisme. J’ai une pensée émue pour nos 21 frères coptes qui ont été lâchement assassinés en Libye par des djihadistes en février 2015. 

Les Frères musulmans ont comme slogan politique: «L’islam est la solution!»


Un pays comme l’Égypte a-t-il intérêt à établir une séparation entre le politique et le religieux?

Comme les gens n’arrivent pas à bien lire les textes sacrés de l’islam, à bien les interpréter, à bien les adapter aux réalités du monde contemporain, je pense qu’il vaut mieux aujourd’hui séparer le religieux et le politique. Partout dans le monde musulman où ils n’ont pas été séparés, c’est l’échec: regardez l’Afghanistan ou la
Somalie par exemple!


Vous êtes sévèrement critiqué par les ONG occidentales, qui vous reprochent des violations, systématiques et de grande ampleur, des droits de l’homme…

Les droits de l’homme sont universels et leur respect est essentiel, car il permet aussi de mieux lutter contre le terrorisme. Ma priorité est que les Égyptiens vivent mieux. Les droits économiques et sociaux sont le fondement d’une vie digne, et mon objectif premier est de permettre aux citoyens d’accéder à un logement décent, d’être soigné et de bénéficier d’une éducation de qualité… Dans ces domaines, les progrès sont constants en Égypte malgré les défis sécuritaires et économiques du moment. L’Égypte souhaite atteindre l’équilibre nécessaire entre les droits et les devoirs des citoyens d’une part, et les défis sécuritaires de la lutte contre le terrorisme d’autre part. C’est une équation parfois difficile lorsque votre responsabilité est de sécuriser cent millions de citoyens.


Beaucoup d’abus ont été constatés contre des jeunes qui n’étaient en rien des Frères musulmans…

Lorsque des abus sont constatés, la justice a la charge et le devoir de poursuivre et de condamner les auteurs. Cela a été fait et continuera à se faire. Les Égyptiens sont tout à fait conscients des défis multiples auxquels leur pays doit faire face aujourd’hui, surtout au vu de la situation des pays voisins, tels que la Libye, la Syrie ou encore le Yémen. Mon rêve est de
faire de mon pays, l’Égypte, avec l’aide du peuple et des amis fidèles parmi lesquels la France, un des pays où tous les citoyens vivent dignement. Je sais que les Égyptiens regardent désormais l’avenir avec confiance et optimisme.


Comment évaluez-vous les relations bilatérales entre l’Égypte et la France?
Les relations entre l’Égypte et la France sont anciennes et profondes. La France est un partenaire essentiel et privilégié de l’Égypte. Durant ces trois dernières années, nos relations bilatérales se sont renforcées sur tous les plans: politique, militaire et économique. Le savoir-faire des entreprises françaises est apprécié en Égypte et les règles relatives à leur implantation ont été assouplies. Les perspectives de coopération et de concertation pour les années à venir sont sans précédent. À mes yeux, la francophonie représente un atout pour l’Égypte.


Dans le cadre de la lutte contre la radicalisation, vous avez prôné le renouvellement du discours religieux. Avez-vous été entendu?

J’ai insisté sur l’impérieuse nécessité de revisiter le discours religieux et de le renouveler, afin de mettre en avant les valeurs de paix et de tolérance, de compassion et de compréhension mutuelle intrinsèques à la religion musulmane.

Le Coran dit: «Point de contrainte en religion.» Chaque être humain est libre de croire ou de ne pas croire, de choisir sa religion et sa croyance. Nul ne peut subir de contrainte ou de discrimination du fait de sa religion. Nous devons travailler ensemble et nous unir pour corriger les interprétations erronées des préceptes religieux érigés en prétextes idéologiques pour justifier la violence et le terrorisme. Il faut abattre l’extrémisme. Les autorités religieuses, et en particulier l’université al-Azhar, institution phare de la pensée islamique, ont un rôle essentiel à jouer, dans le cadre d’une étroite coopération avec les différents organes de l’État, afin de diffuser le vrai message de l’islam, loin de tout fanatisme.


Quel rôle joue l’Égypte dans la réconciliation interpalestinienne? Est-il permis d’espérer un règlement définitif du conflit israélo-palestinien?

La question palestinienne demeure une priorité de la politique étrangère égyptienne. Nous intensifions nos actions pour parvenir à une solution définitive de deux États permettant de préserver les droits légitimes du peuple palestinien et assurer la sécurité d’Israël. L’objectif est d’instaurer la paix et la stabilité dans la région.
Les efforts déployés par l’Égypte au cours des quatre derniers mois ont permis la conclusion d’un accord entre le Fatah et le Hamas. Les deux parties palestiniennes s’engagent à constituer un gouvernement d’union nationale qui  étendra ses compétences à la bande de Gaza à partir du 1er décembre. Nos efforts visent aussi à améliorer la situation humanitaire dans la bande de Gaza, dimension à laquelle nous attachons une grande importance. L’accord permettra rapidement au gouvernement de consensus national de prendre le contrôle de tous les postes frontières de la bande de Gaza.


Est-on proche d’un règlement du conflit en Syrie? L’Europe doit-elle porter seule le poids des réfugiés?

La seule voie pour régler la crise en Syrie est le règlement politique qui préserve l’unité de l’État et met fin aux souffrances endurées par le peuple syrien. De ce point de vue, l’Égypte soutient l’initiative française de création d’un groupe de contact associant les principaux acteurs engagés en Syrie. L’Égypte comme la France, par une approche réaliste et pragmatique, ne font pas du départ de Bachar al-Assad une condition préalable au début du processus politique libre et équitable qui conduira au règlement de la crise. Le plus urgent est la situation du peuple syrien. Il n’est pas question de le laisser captif des groupes terroristes. Améliorer la situation humanitaire sur place est pour nous une priorité absolue. Nous avons élaboré sur le plan international, en tant que membre du Conseil de Sécurité, des résolutions pour protéger les populations civiles.
Sur le plan intérieur, l’Égypte, malgré les contraintes économiques et les défis sécuritaires, a accueilli, durant les six dernières années, plus de 500.000 réfugiés syriens. Ils ne sont pas relégués dans des camps ou des foyers d’accueil. Ils bénéficient des mêmes droits que les citoyens égyptiens en matière d’éducation et de santé et un grand nombre d’entre eux est intégré dans la vie économique et sociale égyptienne. Personne n’en parle dans les médias occidentaux.


L’Égypte est très active sur le dossier libyen. Quelles sont les chances que réussisse un règlement politique?

La question libyenne est centrale pour l’Égypte. Les profondes relations historiques, sociales et politiques entre les deux peuples frères, en Égypte et en Libye, font qu’il est possible d’avoir les membres d’une même famille des deux côtés de cette frontière, longue de 1200 km.
Aujourd’hui, un accord politique existe entre les parties libyennes. Il constitue le fondement acceptable d’un règlement global en Libye. D’autant plus que le déclin significatif de l’activité des organisations terroristes et les progrès réalisés par l’armée nationale libyenne sur le terrain offrent une belle occasion de rétablissement de la stabilité. La situation est donc favorable pour tourner cette page douloureuse de l’histoire du peuple libyen et entamer la phase de reconstruction. L’Égypte soutient la communauté internationale et les Nations unies pour parvenir à un règlement politique global avant le terme de la période de transition, fixé pour le 17 décembre.
La coordination avec la France, sur ce dossier, se situe à un niveau élevé et je suis convaincu que nos efforts concertés, sous les auspices des Nations unies, permettront d’établir le cadre politique global qui mettra fin à l’effusion de sang et offrira au peuple libyen la possibilité de reprendre le contrôle de ses ressources et de reconstruire un État fort et solide.


Quelles sont les réformes économiques que vous avez engagées et quel est leur impact réel sur les citoyens égyptiens?

Nous voulons sortir d’une économie d’assistanat, avec toute une série de produits subventionnés par l’État, pour passer à une économie moderne, fondée sur les investissements productifs et le développement des infrastructures, routes, ports, électricité, écoles. La fiscalité des petites entreprises a été simplifiée afin de faire reculer l‘économie informelle et les activités non déclarées. La TVA instaurée en Égypte en 2016 a amélioré le processus de collecte des revenus et une décélération significative de l’inflation est prévue par les experts dans les prochains mois, pour parvenir à une inflation à un chiffre en 2019.

L’Égypte est un pays de 100 millions d’habitants. Les jeunes en âge de travailler sont majoritaires et l’État a lancé de grands projets nationaux, comme la zone économique du canal de Suez et la nouvelle capitale administrative, créateurs d’emplois et d’opportunités. Les entreprises françaises participent activement à cette dynamique de développement. C’est notamment le cas avec l’augmentation du nombre de lignes du métro du Caire, un marché gagné par des groupes français. Nous souhaitons les voir nombreux à venir investir et prospérer en Égypte.