Al-Jazira, les groupes pro-israéliens et le documentaire secret (Benjamin Barthe – Le Monde)

Sous la pression du pouvoir, qui ne veut pas fâcher les Américains, la chaîne qatarie a renoncé à diffuser « The Lobby – USA », un documentaire sur les groupes de pression qui défendent outre-Atlantique les intérêts du gouvernement de Benyamin Nétanyahou.

C’est l’histoire d’un documentaire interdit, qui déchaîne les passions, sur fond d’imbroglio géopolitique moyen-oriental. Quatre épisodes de cinquante minutes, frappés de censure par la chaîne qui les a pourtant produits : Al-Jazira, le bras médiatique du Qatar.

Durant la fin de l’année 2017 et le début de l’année 2018, le sort de ce film, nimbé de secret, a obsédé les cercles militants pro-israéliens et pro-palestiniens aux Etats-Unis. Les premiers se méfiaient de sa diffusion comme de la peste et les seconds l’attendaient comme le messie.

Et pour cause : The Lobby – USA, comme il est intitulé, s’intéresse à la myriade de groupes de pression qui défendent outre-Atlantique les intérêts du gouvernement de Benyamin Nétanyahou, le premier ministre israélien, à la tête d’une coalition de droite dure, hostile à la création d’un Etat palestinien.

Grâce à un reporter infiltré dans leurs rangs et filmant en caméra cachée, le documentaire promettait de révéler les méthodes clandestines employées par ces organisations, très richement dotées, pour s’attacher le soutien quasi unanime du Congrès et contrer leurs adversaires dans la bataille pour l’opinion publique.

Des révélations juteuses étaient attendues. Un premier documentaire du même genre, consacré aux lobbys pro-israéliens au Royaume-Uni et diffusé début 2017, avait montré un diplomate israélien conspirant avec un haut fonctionnaire pour faire « chuter » un ministre aux positions jugées trop pro-palestiniennes. Pris en flagrant délit d’ingérence dans la vie politique britannique, l’ambassade israélienne avait dû publier des excuses officielles et renvoyer au pays son très zélé employé. Le procès en « antisémitisme » dressé en réaction contre la chaîne avait été balayé par Ofcom, le gendarme du paysage audiovisuel britannique.

Des extraits du film commencent à fuiter

Mais début mars, après un long suspense et plusieurs déprogrammations, le journaliste américain Clayton Swisher, chef de la cellule investigation d’Al-Jazira, à l’origine de ce travail, s’est résolu à confirmer ce que la presse israélienne avait révélé quelque temps plus tôt : The Lobby – USA était sacrifié sur l’autel de la raison d’Etat. Pour s’attirer les faveurs des grandes organisations juives américaines, et par ricochet celle de l’administration Trump, dont elles ont l’oreille, les autorités de Doha gelaient la diffusion du deuxième volet.

CYBER-HARCÈLEMENT SYSTÉMATISÉ DES PARTISANS DU BDS (BOYCOTT-DÉSINVESTISSEMENT-SANCTION)

Une décision prise dans le contexte de la guerre froide sévissant dans le Golfe entre le camp pro-saoudien et le Qatar, que ses voisins boycottent au motif qu’il ferait le jeu de l’Iran et des islamistes au Proche-Orient. Conscient qu’il ne pèserait pas lourd face à Riyad si la Maison Blanche venait à le lâcher, le petit émirat gazier a jugé préférable, sur ce sujet ultrasensible, de mettre en sourdine sa caisse de résonance médiatique. Et tant pis si ce diktat sapait les prétentions d’« indépendance » de la chaîne, financée à 100 % par le pouvoir qatari.

Mais en interne, la décision n’est visiblement pas passée. Dans un geste de défiance à l’égard de ses employeurs, Clayton Swisher a pris un congé sabbatique. Et depuis quelques semaines, comme on pouvait s’y attendre, des extraits du mystérieux film commencent à fuiter sur Internet et dans la presse. Deux sites pro-palestiniens américains, The Electronic Intifada et Gray Zone, ont diffusé des extraits.

Puis Le Monde diplomatique, qui a eu accès à un montage quasi définitif des quatre épisodes, a publié un long exposé de leur contenu, que The Nation, un magasine progressiste américain, a repris à son tour.

De ce que l’on peut en juger, à la vue et à la lecture de ces premiers éléments, les confidences recueillies incognito par le journaliste d’Al-Jazira, un certain « Tony », et le travail d’enquête complémentaire mené par ses collègues, révèlent principalement une chose : le processus de cyber-harcèlement systématisé, mis en place aux Etats-Unis, à l’encontre des partisans du BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanction), le mouvement qui appelle à punir l’Etat hébreu aussi longtemps que l’occupation des territoires palestiniens se poursuivra.

Une tactique non-violente, empruntée à la lutte contre l’apartheid sud-africain, qui enregistre des succès réguliers, comme le récent retrait de la chanteuse de pop américaine Lana Del Rey d’un festival organisé dans le nord d’Israël.

Forme d’espionnage

Le documentaire montre comment des officines opaques, comme Canary Mission, recourent à des logiciels ultra-perfectionnés pour repérer en ligne les adeptes du BDS, un mot d’ordre de plus en plus populaire sur les campus américains, amasser des informations sur leur vie privée ou professionnelle et salir leur réputation. Le moindre étudiant ou professeur manifestant de la sympathie pour ce mouvement est intégré à une liste noire portant l’inscription « Si vous êtes raciste, le monde doit le savoir ».

« Pour discréditer le message, il faut discréditer le messager. Quand vous évoquez BDS, vous devez dire que c’est un groupe qui prône la haine, la violence contre les civils. C’est-à-dire qu’il soutient le terrorisme », affirme Noah Polak, le directeur du Comité d’urgence pour Israël, que l’on voit dans un extrait orchestrer une manifestation faussement spontanée contre un groupe pro-palestinien.

Selon The Nation, cette offensive électronique, soutenue par le ministère israélien des affaires stratégiques, pourrait s’apparenter à une forme d’espionnage des citoyens américains, c’est-à-dire une entreprise illégale. Un risque qui n’a pas échappé à Sima Vaknin-Gil, la directrice générale de ce ministère, qui lors d’une conférence à huis clos à Washington, a mis en garde son auditoire :

« Nous sommes un gouvernement qui travaille sur un sol étranger et nous devons être très très prudents. »

Ces fuites, très encombrantes pour l’image d’Al-Jazira, convaincront-elles les autorités qataries de faire machine arrière ? C’est probablement l’objectif recherché. Selon un journaliste de la chaîne, contacté à Doha, le documentaire n’a d’ailleurs pas été jeté aux oubliettes. « Il pourrait, au moment opportun, être finalement diffusé », insiste-t-il. La direction d’Al-Jazira, également jointe par Le Monde, n’a pas souhaité réagir.