Ahmad Tibi : « Nous, Arabes Israéliens, voulons jouer un rôle dans le jeu politique de notre pays » (Le Monde)

« Discriminés » par un Etat qui « n’accorde le droit d’autodétermination qu’aux Juifs », les Palestiniens d’Israël refusent de continuer à être ignorés, affirme, dans une tribune au « Monde » le député, dont la Liste arabe unie a réalisé une percée aux élections législatives israéliennes le 17 septembre.

Des milliers de citoyens palestiniens d’Israël sont descendus en octobre dans la rue pour manifester contre la violence [les protestataires voulaient dénoncer l’inaction de la police face au fort taux de criminalité qui sévit dans les quartiers arabes]. Mais il semble que cela aussi leur soit interdit par le gouvernement israélien. Le ministre en charge de la « sécurité publique », Gilad Erdan, s’est fendu d’une nouvelle déclaration raciste : « La société arabe est très violente. » En tant que non-Juifs vivant en Israël, nous sommes habitués à ce racisme. En réalité, nous n’avons cessé d’être ignorés. Et pas seulement par la classe politique juive israélienne.

La communauté internationale considère très largement Israël comme un Etat juif. Très peu de visiteurs étrangers se soucient de rencontrer les populations arabes locales, qui représentent pourtant plus de 20 % de la population. Peut-être n’ont-ils pas envie de constater que le vieux slogan occidental décrivant Israël comme un Etat « juif et démocratique » n’est rien d’autre qu’un mythe. A présent que les Palestiniens constituent une partie significative de l’électorat israélien, les grands partis sionistes mettent tout en œuvre pour nous priver de nos droits, y compris en incitant à la violence raciste. Il suffit de regarder la campagne électorale de Benyamin Nétanyahou [pour les élections législatives du 17 septembre] ; celui-ci n’ayant pas hésité à dire que ces élections se résumaient à un choix : « Ou Bibi [le surnom de Benyamin Nétanyahou] ou Tibi ». Cette fois-ci, c’est Tibi qui l’a emporté [avec 13 sièges à la Knesset pour la Liste arabe unie].

Racisme et discrimination normalisés

Les citoyens palestiniens d’Israël ont compris que personne ne leur accorderait de droits et qu’ils ne pouvaient compter que sur eux-mêmes. En Israël, la discrimination institutionalisée a été normalisée par la plupart des acteurs internationaux qui ont donné leur feu vert non seulement aux campagnes de colonisation dans les territoires occupés mais également au racisme éhonté qui sévit à l’intérieur de ses frontières. Il suffit là encore de considérer les sempiternelles déclarations des représentants de l’Union européenne (UE) en Israël, selon lesquelles « Israël et l’Union européenne partagent les mêmes valeurs : la démocratie, la primauté du droit et les droits de l’homme ». Sans parler de l’ambassadeur américain, qui est allé jusqu’à faire passer certains membres du gouvernement extrémiste de Nétanyahou pour des gens de gauche.

Il existe plus d’une cinquantaine de lois en Israël qui ne servent qu’à discriminer la population non juive, et à cela s’ajoute le régime d’apartheid imposé aux territoires palestiniens occupés. Et que fait le reste du monde ? Des pays comme la France refusent encore de reconnaître l’Etat de Palestine, pas un seul pays membre de l’UE n’exige un étiquetage particulier pour identifier les produits en provenance des colonies, les colons israéliens bénéficient d’exemptions de visa à l’intérieur de l’espace Schengen et la classe politique israélienne sait parfaitement qu’Israël n’aura pas à rendre de comptes. La discrimination systématique, devenue « de jure », peut continuer avec l’approbation de l’Etat du peuple juif qui n’accorde le droit d’autodétermination qu’aux Juifs.

« Avec l’administration Trump, plus rien ne fait obstacle au racisme ; les Palestiniens sont seuls à le combattre et l’Europe regarde les bras croisés »

Les pays européens disposent de puissants outils pour combattre cet état de fait, mais ils ne semblent pas disposés à en faire usage. Ils pourraient simplement revoir leurs accords avec Israël afin de s’assurer que les colonies ne puissent pas profiter de ces accords, ou ils pourraient questionner Israël sur la démocratie et les droits de l’homme justement, en ce qui concerne les citoyens palestiniens. Mais Israël sait que rien de tout cela n’aura lieu. Avec l’administration Trump, la situation a encore empiré : plus rien ne fait obstacle au racisme ; les Palestiniens sont seuls à le combattre et l’Europe regarde les bras croisés.

Un axe formé par des leaders populistes d’extrême droite comme Trump, Bolsonaro, Orban et Nétanyahou essaient de changer les règles fondamentales du système international et créent des précédents particulièrement dangereux, en s’octroyant des territoires par la force, en appelant ouvertement à le faire ou en encourageant le racisme contre certains de leurs propres citoyens en situation minoritaire. Quelques jours seulement après les élections, le politicien [ultranationaliste] Avigdor Lieberman, qui habite une colonie illégale, expliquait que les membres de la Liste arabe unie n’étaient pas des adversaires politiques mais des « ennemis ». Ce à quoi j’ai alors répondu : nous sommes les fils et les filles de cette terre – réponse que partagent les quelque 500 000 citoyens palestiniens d’Israël qui se sont mobilisés pour que cette proposition électorale de liste unifiée soit un succès.

« Nous représentons une force indispensable à la stabilité de la région. Nous luttons en vue de produire des résultats bénéfiques à notre communauté, pour qu’il soit mis fin aux discriminations »

C’est la raison pour laquelle ce que nous avons accompli n’est pas insignifiant. Nous disons à tous que nous voulons jouer un rôle actif dans le jeu politique israélien, et non pas un rôle marginal. Nous représentons une force indispensable à la stabilité de la région. Nous luttons en vue de produire des résultats bénéfiques à notre communauté, pour qu’il soit mis fin aux discriminations dans tous les domaines et pour contribuer de manière décisive à la création d’un environnement propice à la paix : Israël doit cesser d’être un Etat d’occupation et la Palestine, avec Jérusalem-Est comme capitale, doit être reconnue.

Nous avons réussi à créer un important précédent. Nous avons révélé aux yeux de tous le racisme qui domine en Israël tout en nous efforçant de faire obstacle au prétendu « deal du siècle », ce plan de Donald Trump pour normaliser le contrôle qu’exerce Israël sur le peuple palestinien. Pour reprendre les termes de Nétanyahou, cette fois, Tibi a battu Bibi. Mais il reste à tirer les leçons qui s’imposent : tant que la communauté internationale, et en particulier l’Europe, continuera d’agiter les vieux slogans mensongers des « valeurs partagées » avec Israël en refusant de tenir cet Etat pour responsable de ses actions, elle ne fera que renforcer cette situation d’apartheid. Quant à nous, nous faisons notre possible pour y mettre un terme.

(Traduit de l’anglais par Pauline Colonna d’Istria)