Affaire Khashoggi : la tension monte entre Riyad et ses alliés (Benjamin Barthe – Le Monde)

Le journaliste critique du royaume wahhabite n’a plus donné signe de vie depuis son entrée au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, le 2 octobre.

Le mystère Khashoggi n’est désormais plus seulement une affaire bilatérale turco-saoudienne. Durant le week-end, la Maison Blanche et les principales capitales européennes ont durci le ton à l’égard de Riyad, qui a riposté en agitant la menace de représailles économiques. Un accès de tension très rare entre le royaume et ses alliés occidentaux.

L’Arabie saoudite est accusée par les autorités d’Ankara d’avoir assassiné Jamal Khashoggi, un journaliste saoudien de renom, qui a disparu après avoir pénétré dans le consulat de son pays, à Istanbul, le 2 octobre. Selon les médias turcs, cet éditorialiste de 59 ans, très critique du prince héritier Mohammed Ben Salman, dit « MBS », a été tué par un commando de quinze personnes, arrivé le même jour de Riyad, qui aurait ensuite démembré son corps pour mieux s’en débarrasser.

Documents audio et vidéo

Samedi 13 octobre, dans un entretien à la chaîne CBS, qui a été diffusé le lendemain, le président des Etats-Unis Donald Trump a menacé l’Arabie saoudite, son partenaire numéro un au Proche-Orient après Israël, d’une « sévère punition » si son implication dans la disparition de M. Khashoggi était établie. « Il y a quelque chose d’horrible et de dégoûtant dans tout ça,a ajouté le chef d’Etat américain. Pour le moment, ils [les Saoudiens]démentent et ils démentent avec véhémence. Est-ce que cela pourrait être eux ? Oui. »

Jusque-là, l’administration Trump avait commenté avec prudence les accusations turques, en dépit de l’émotion qu’elles suscitent dans la presse américaine et parmi les experts en politique étrangère du Congrès, dont M. Khashoggi, en exil aux Etats-Unis depuis un an, était un interlocuteur très prisé. « Il est probable que le président a été briefé par ses services de renseignement, qui disposent d’informations propres et en ont peut-être recueilli d’autres auprès de leurs homologues turcs », suggère Joseph Bahout, analyste à la Fondation Carnegie.

Mardi dernier, le Washington Post, auquel M. Khashoggi contribuait, avait affirmé que les agences d’espionnage américaines ont intercepté des communications entre responsables saoudiens, discutant d’un plan destiné à capturer le journaliste. Deux jours plus tard, le même quotidien assurait que le pouvoir turc dispose de documents audio et vidéo prouvant que M. Khashoggi a bel et bien été liquidé. « On peut entendre sa voix et des voix d’hommes parlant arabe, explique une source, citée par le quotidien américain. On peut entendre comment il a été interrogé, torturé et puis assassiné ».

Une version peu plausible

Selon le quotidien Sabah, très proche de la présidence turque, le dissident saoudien aurait activé la fonction dictaphone de sa montre connectée Apple Watch avant de rentrer dans le consulat. Le fichier audio aurait été transmis à son téléphone portable, resté dans les mains de sa fiancée qui l’attendait à l’extérieur. Les bourreaux de M. Khashoggi auraient, certes, veillé à effacer le fichier sur la montre de leur victime. Mais les autorités turques seraient malgré tout parvenu à le récupérer, sur le service de stockage en ligne d’Apple.

Cette version est jugée peu plausible d’un point de vue technique, la distance entre la montre et le téléphone semblant trop grande pour permettre un transfert de données. De nombreux observateurs estiment que cette fuite vise à éviter aux renseignements turcs d’avoir à reconnaître qu’ils avaient piraté le circuit audio-vidéo du consulat saoudien. « Trump a compris qu’il n’a rien à gagner à se battre contre les faits, estime Joseph Bahout. Et n’oublions pas que les élections de mi-mandat arrivent, et que parmi l’électorat du président, l’Arabie saoudite n’est pas très populaire. »

Le président est sous la pression du Congrès, y compris de la part des élus républicains, qui évoquent de manière répétée un gel des contrats d’armement. Donald Trump n’a cependant pas paru prêt à renoncer à ceux-ci, samedi, mettant en avant l’emploi américain et la possibilité pour les Saoudiens de se tourner vers d’autres vendeurs.

Chantage aux contrats

Dimanche 14 octobre, les ministres des affaires étrangères français, britannique et allemand, qu’on n’avait entendus sur ce dossier encore moins que Washington, se sont décidés à leur tour à interpeller directement Riyad. « Nous attendons du gouvernement saoudien qu’il fournisse une réponse détaillée et complète », insiste le communiqué signé par Jean-Yves Le Drian, le Britannique Jeremy Hunt et l’Allemand Heiko Maas.

Vendredi, en marge du sommet de la Francophonie à Erevan, le président français Emmanuel Macron avait lui aussi musclé son discours sur le sujet. Dans un entretien à la chaîne France 24, il avait évoqué « des faits graves, très graves », précisé que pour la France, « le politique prime sur les intérêts économiques » et que de toute façon, « l’Arabie saoudite n’est pas un grand client de la France ». Une allusion au chantage aux contrats auquel Riyad recourt pour contraindre ses alliés au silence, notamment sur la question de la guerre au Yémen.

Dimanche, en réponse à ces pressions inédites, la monarchie – qui prétend que M. Khashoggi est sorti du consulat, mais n’en a fourni aucune preuve – a brandi la menace d’une guerre économique. Un dirigeant anonyme, cité par l’agence de presse officielle, a prévenu que le pays répondrait à toute sanction le visant par « des mesures de rétorsion encore plus fortes ».

« C’est la marque MBS »

Dans un article publié par le site d’Al-Arabiya, le directeur de cette chaîne à capitaux saoudiens, Turki Al-Dakhil, qui est un proche conseiller de « MBS », a même détaillé la forme que ces représailles pourraient prendre : baril de pétrole « à 100 dollars [87 euros], 200 dollars ou même le double de ce chiffre », arrêt des achats d’armes américaines, suspension de la coopération sécuritaire avec les Etats occidentaux, ouverture d’une base militaire russe dans le nord du royaume, et même, rapprochement avec l’Iran, l’ennemi juré ! « Les Etats-Unis se poignarderaient eux-mêmes », vitupère Turki Al-Dakhil.

L’ambassade saoudienne à Washington s’est efforcée d’atténuer la portée de ces propos, en affirmant qu’il ne s’agit pas de la position officielle du pays. Mais pour les observateurs de la nouvelle Arabie, celle de Mohammed Ben Salman, l’instigateur de l’intervention saoudienne au Yémen et de la démission forcée du premier ministre libanais Saad Hariri, en novembre 2017, cette virulence n’est pas surprenante. « C’est la marque MBS, dit Stéphane Lacroix, professeur à Sciences Po, de l’hubris, du nationalisme décomplexé, aux antipodes de l’Arabie d’avant. »