Affaire Khashoggi : quelles conséquences géopolitiques ? (Isabelle Lasserre – Le Figaro)

La crise ouverte par le meurtre du journaliste percute de plein fouet les ambitions diplomatiques de l’Arabie saoudite et de son prince héritier.

L’onde de choc provoquée par le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, le 2 octobre dernier dans l’enceinte du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul (Turquie), s’est depuis propagée dans la région et au-delà.

À qui profite le crime?

La Turquie est la principale gagnante de l’affaire Khashoggi, qui s’est déroulée à Istanbul et dont les détails ont été enregistrés par les services turcs. En les distillant au public progressivement avec une grande habileté, le pouvoir turc a repris l’avantage dans les luttes de pouvoir régionales. Il est revenu dans le jeu alors qu’il était en perte de vitesse, affaibli par le coup d’État manqué de 2016 et par une diplomatie erratique qui a éloigné certains de ses partenaires. Allié du Qatar dans le conflit qui l’oppose à l’Arabie saoudite, aux Émirats Arabes Unis et à l’Égypte, le président Recep Tayyip Erdogan a désormais un strapontin pour attaquer cette alliance tripartite. Son ambition d’être un des leaders du monde sunnite a trouvé un nouvel élan. Tentera-t-il de monnayer une sortie de crise pour Riyad en échange d’une baisse du soutien saoudien aux rebelles kurdes du nord de la Syrie? L’Iran chiite est l’autre vainqueur de l’affaire Khashoggi et pourrait profiter, malgré les nouvelles sanctions américaines, de la dégradation de l’image de l’Arabie saoudite. «L’Iran apparaît désormais aux yeux de certains comme un partenaire moins toxique et plus raisonnable que Riyad», commente Emile Hokayem, spécialiste du Moyen-Orient à l’Institut international pour les études stratégiques (IISS) de Londres. Le pouvoir iranien, qui accuse l’Arabie saoudite d’être le «créateur et le soutien idéologique et financier des groupes terroristes comme al-Qaida et Daech», ne peut que se féliciter que l’axe «anti-iranien» constitué par les États-Unis, l’Arabie saoudite et Israël ait désormais un membre boiteux. Potentiellement, deux autres pays, la Russie et la Chine, pourraient trouver quelques bénéfices à cette sombre histoire. En cas de refroidissement des relations américano-saoudiennes, Pékin et Moscou seront en embuscade pour remplir le vide laissé par le désengagement de Washington avec l’Arabie saoudite, qui est déjà pour eux un partenaire économique important.

Quelles conséquences sur la guerre au Yémen?

C’est le secrétaire général de l’ONU qui le dit: la fin de la guerre au Yémen est peut-être pour bientôt. Antonio Guterres espère des pourparlers de paix entre le gouvernement et la rébellion d’ici à la fin de l’année. Et ce sont les pressions américaines et l’isolement des Saoudiens qui permettraient d’obtenir cette avancée. «Donald Trump est un meilleur président que Barack Obama pour le Yémen. Étant proche de l’Arabie saoudite, il peut exercer des contraintes sur Riyad et avoir une influence sur le Yémen», affirme un politologue yéménite au Forum sur la sécurité internationale de Halifax, au Canada. Mais les choses sont loin d’être gagnées et pas seulement parce que le processus de paix est mort plusieurs fois depuis le début de la guerre. MBS a lié sa montée en puissance en Arabie saoudite à l’intervention militaire au Yémen. La complexité de la crise et surtout sa dimension nationale ne peuvent pas être oubliées.

La guerre civile au Yémen a commencé en septembre 2014, bien avant l’intervention militaire de Riyad et il n’y a aucune raison pour que le retrait de l’acteur saoudien la fasse disparaître. «Il faut en outre prendre en compte les problématiques de sécurité des Saoudiens au sérieux», rappelle Emile Hokayem. Si en Occident le débat autour de la guerre au Yémen est lié aux questions relatives à la morale et aux droits de l’homme, l’enjeu saoudien est surtout politique. «Les États-Unis, dont la priorité était à l’époque l’accord sur le nucléaire, ont acquiescé à l’intervention pour calmer l’anxiété de l’Arabie saoudite, qui considérait les choix de Barack Obama comme une réorientation de la diplomatie américaine à ses dépens», poursuit le spécialiste de l’IISS.

«L »Arabie saoudite est un partenaire clé et le restera au niveau militaire»

Joe Dunford, le chef d’état-major de l’armée américaine

Quel avenir pour la relation américano-saoudienne?

De la participation de quinze terroristes saoudiens aux attentats du 11 septembre 2001 à l’affaire Hariri puis à la détention des princes dans l’Hôtel Ritz Carlton de Riyad en 2017, les alertes ont été nombreuses. L’affaire Khashoggi sera-t-elle la goutte d’eau qui fait déborder le vase? La réputation des Saoudiens a été profondément ternie, y compris dans le camp républicain. «La confiance a profondément été altérée. Il est possible qu’à terme, la relation stratégique avec l’Arabie saoudite soit remise en cause. En dédramatisant, Donald Trump a tendu une perche aux démocrates, qui ne manqueront pas d’agiter le dossier au Congrès. Avec la Russie, l’Arabie saoudite pourrait même devenir un grand sujet de division dans le domaine de la politique étrangère aux élections de 2020», commente Emile Hokayem. Pourtant, les choses ne devraient sans doute pas évoluer dans l’immédiat. «L’émotion finit toujours par retomber, en raison des intérêts stratégiques qui lient les grandes puissances au royaume», commente un diplomate. En matière de défense, les liens sont forts. «L’Arabie saoudite est un partenaire clé et le restera au niveau militaire», affirme Joe Dunford, le chef d’état-major de l’armée américaine au forum de Halifax. Il considère que Riyad a souvent eu «une influence stabilisatrice dans la région». Le soutien logistique apporté par les Américains à la coalition arabe en guerre contre la rébellion houthiste au Yémen a un autre avantage. «Il permet de limiter les dégâts collatéraux des bombardements saoudiens, qui sinon seraient bien plus importants», estime un stratège français. À la diplomatie du business si chère à Trump s’ajoute son obsession anti-iranienne, qui à elle seule justifie la poursuite de l’alliance avec l’Arabie saoudite, jugée «inébranlable» par le président.

Le G20 a signé le grand retour international du prince saoudien. MBS a multiplié sourires et accolades dans l’espoir de normaliser ses relations avec ceux de ses partenaires qui s’inquiètent de son attitude. En Europe, Angela Merkel est la seule à avoir stoppé les ventes d’armes à Riyad. Si Emmanuel Macron a accueilli fraîchement MBS à Buenos Aires, la France rappelle que l’Arabie saoudite est un pays stratégique dans la géopolitique mondiale. «La gravité des menaces et le sens des responsabilités expliquent la prudence dont les diplomaties occidentales font preuve à l’égard de Riyad, le devenir de l’Arabie saoudite conditionnant en partie les évolutions régionales», commente le géostratège Jean-Sylvestre Mongrenier dans sa chronique au Huffington Post.

«Mais au-delà, le principal enseignement de l’affaire, c’est que les Saoudiens sont mauvais. Mauvais en communication, en stratégie, en action militaire. Ils n’ont pas des comportements d’hommes d’État»

Un stratège français

Quels sont les enseignements sur l’Arabie Saoudite?

«L’affaire Khashoggi? C’est un fait divers qui a pris des proportions incroyables sur le plan diplomatique mais qui restera un fait divers si MBS demeure le prince héritier», affirme un expert du Golfe au forum de Halifax. Les dérives du prince ont prouvé que, malgré ses promesses, le pays n’a pas rompu avec les habitudes des dictatures arabes. «Mais au-delà, le principal enseignement de l’affaire, c’est que les Saoudiens sont mauvais. Mauvais en communication, en stratégie, en action militaire. Ils n’ont pas des comportements d’hommes d’État», s’inquiète un stratège français. Orchestrée par MBS, la guerre au Yémen s’enlise. Sa décision de prendre la tête d’un embargo contre le Qatar, qu’il accuse de promotion du terrorisme, a plongé le Golfe dans une crise diplomatique. La plupart de ses décisions ont entamé le crédit de «stabilité» dont le royaume bénéficiait. En portant un coup très dur à sa crédibilité sur la scène internationale, l’affaire Khashoggi a percuté de plein fouet les ambitions diplomatiques du royaume et notamment son objectif principal, l’endiguement de l’influence iranienne au Moyen-Orient. À court terme, toute l’énergie de l’Arabie saoudite va être investie dans la réparation des dégâts. Mais ceux qui espéraient la mise à l’écart de MBS pourraient bien être déçus. Aucun signe dans ce sens n’est venu du roi. La plupart des experts de la région considèrent qu’il n’existe aujourd’hui aucune alternative à MBS.

Vers la fin de l’ancien monde international?

 «Ce crime s’inscrit dans une tendance générale, celle d’un monde dans lequel les pouvoirs autoritaires se croient tout permis»

L’ancien ambassadeur Michel Duclos dans une note pour l’Institut Montaigne

L’affaire Khashoggi confirme la reconfiguration des rapports géopolitiques, l’effacement du monde occidental, l’affirmation de plus en plus forte de nouvelles puissances sur la scène internationale. «On observe la prise de distance et d’autonomie des acteurs régionaux. Avant, les Saoudiens n’agissaient pas sans prévenir leurs alliés occidentaux», commente un diplomate. Longtemps discrète et préférant les coulisses à la scène, l’Arabie saoudite de MBS tente d’imprimer un nouveau comportement dans les relations internationales. Mais la redistribution des cartes concerne d’autres acteurs. La Turquie bien sûr, mais aussi la Russie qui viole les lois internationales en attaquant son voisin ukrainien, Pékin dont le comportement est de plus en plus agressif en mer de Chine. Ce n’est pas un hasard si Vladimir Poutine, accusé d’être responsable de l’attaque au novichok contre un ancien espion russe en Angleterre, et MBS se sont chaleureusement serré la main au G20, en échangeant des regards complices. Multilatéralisme, démocratie, libéralisme sont indirectement les autres victimes de l’affaire Khashoggi, qui montre à quel point de nombreuses puissances s’affranchissent de plus en plus ouvertement des règles et des valeurs qui ont organisé le monde sous la houlette des États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. «Ce crime s’inscrit dans une tendance générale, celle d’un monde dans lequel les pouvoirs autoritaires se croient tout permis. La renonciation de l’Amérique à un discours de défense des valeurs libérales ainsi que le reflux de l’Europe sur ce terrain encouragent les pires pratiques», écrit l’ancien ambassadeur Michel Duclos dans une note pour l’Institut Montaigne.