Affaibli et isolé, Mahmoud Abbas bloque tout accord sur Gaza qui le contournerait (Piotr Smolar – Le Monde)

Les Etats-Unis, qui se prétendent médiateur incontournable du conflit, n’ont jamais adopté une position aussi partisane. Le président de l’Autorité palestinienne, emmuré politiquement et replié sur lui-même, refuse tout compromis.

L’espoir est épuisant quand il ne cesse d’être déçu. A tous leurs maux, les Gazaouis doivent ajouter cette souffrance : croire en vain que l’étau autour de leur territoire pourrait être enfin desserré. Ce fut le cas en octobre 2017 lorsque le Hamas, maître de Gaza depuis onze ans, et le Fatah, du président Mahmoud Abbas, avaient conclu un accord de réconciliation sous l’égide de l’Egypte. Echec. Puis vint la violence, la seule à faire réagir à l’étranger : près de 130 morts et 4 500 blessés par balles depuis la fin mars, lors des manifestations de la marche du retour, des lancers de cerfs-volants incendiaires vers Israël, des épisodes fiévreux de frappes israéliennes et de tirs de roquettes palestiniennes.

Un sentiment d’urgence partagé a entraîné, fin août, un frémissement diplomatique. Après d’intenses tractations, encore une fois initiées par Le Caire, un possible accord par étapes se dessinait entre le Hamas et Israël en vue d’une trêve à long terme. La récompense promise était une levée partielle de l’embargo, des projets économiques, de nouvelles infrastructures pour l’eau et l’électricité. Las. L’équation demeure irrésolvable, tant ses termes sont complexes. Cette fois, ni le Hamas ni Israël ne sont en cause, mais un homme de 83 ans à la santé défaillante, replié sur lui-même, au crépuscule de son parcours, comptant ses ennemis plutôt que ses succès dans son bunker de palais.

Mahmoud Abbas a senti qu’on voulait, politiquement, l’emmurer vivant. Traiter directement avec le mouvement islamiste armé, alors qu’il s’estime seul représentant légitime du peuple palestinien. Le « raïs » a donc tout fait pour empêcher les discussions d’aboutir, et les Egyptiens ont fini par plier : rien ne pourra se faire sans le retour de l’Autorité palestinienne (AP) à la tête de la bande de Gaza. « Il y a zéro volonté de concession, de compromis ou de dialogue du côté de l’AP », regrette un diplomate européen.

A Gaza, vendredi 14 septembre, la violence a donc repris la parole. Trois Palestiniens ont été tués lors de nouveaux rassemblements à la frontière, tandis que l’armée israélienne dénonçait des jets de grenades et d’engins explosifs.

Affrontements entre manifestants palestiniens et soldats israéliens à la frontière entre Gaza et Israël, le 14 septembre.

Les Israéliens vont entrer en année électorale, période guère propice à un geste vis-à-vis des Palestiniens. Le gouvernement s’accommode de la situation précaire à Gaza, tant qu’elle ne débouche pas sur une explosion ou la guerre. Et pendant ce temps, le grignotage de la Cisjordanie par les colonies israéliennes se poursuit.

Les factions sont de nouveau dans l’impasse de la réconciliation. Mahmoud Abbas continue de réclamer une reddition du Hamas, donc la liquidation de sa branche armée. Il punit les Gazaouis en maintenant le gel des salaires des fonctionnaires sur place. Selon le dernier sondage du Palestinian Center for Policy and Survey Research, publié le 12 septembre, 81 % des Palestiniens réclament une levée immédiate de ces mesures, et 62 % s’opposent à l’approche maximaliste du « raïs ». Conseiller politique du président, Nabil Shaath explique au Monde que le Hamas et le Fatah devraient se retrouver bientôt au Caire, pour de nouvelles négociations directes. « On est prêt à leur proposer un partenariat sur la base d’élections démocratiques, dit le vétéran du Fatah. On acceptera de former un gouvernement de coalition, et non majoritaire. Mais pour cela, il faut se mettre d’accord sur un programme. »

Des mots, il y en a tant. Les actes, eux, sont américains. La fermeture de la représentation de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) à Washington, annoncée le 10 septembre, s’inscrit dans une offensive générale. L’administration Trump a décidé de multiplier les punitions et les humiliations afin de contraindre l’AP à mettre le genou à terre.

Les Etats-Unis, qui se prétendent un médiateur incontournable du conflit, n’ont jamais adopté une position aussi partisane, dépassant tous les rêves de la droite israélienne. « On est poussé à négocier une pizza pendant qu’elle est mangée, résume drôlement le ministre palestinien de l’éducation, Sabri Saidam. La stratégie américaine est fiévreuse, incertaine, imprévisible. C’est un feuilleton télévisé. »

Le président de l’autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, à Ramallah, le 29 août.

Après avoir tenté d’amadouer Donald Trump, la direction palestinienne a choisi en janvier de raccrocher le combiné. Comment encaisser sans réagir ? Les coups s’enchaînent : reconnaissance de Jérusalem comme capitale en décembre 2017, puis déménagement symbolique de l’ambassade en mai ; arrêt de la contribution financière américaine à des programmes civils de l’AP (200 millions de dollars, soit 170 millions d’euros), et de celle versée à l’UNRWA, la mission des Nations unies (ONU) venant en aide aux réfugiés palestiniens (environ 360 millions de dollars) ; enfin, un mutisme sans précédent sur l’extension des colonies.

Donald Trump détruit tous les consensus qui existaient depuis des décennies, sous prétexte que, vingt-cinq ans après les accords d’Oslo, un règlement du conflit demeure introuvable. Une table rase potentiellement dangereuse pour Israël. La soumission ou les caisses vides : le chantage est en place. Mahmoud Abbas est prié de prendre place à la table des négociations, où lui sera présenté le fameux plan de paix Trump, à l’existence non confirmée, déjà reporté tant de fois. Tous les canaux ne sont pas encore fermés. Majed Faraj, le puissant chef des services de sécurité palestiniens, s’est rendu à Washington début septembre, où il a rencontré ses homologues américains.

Pour ses finances sinistrées, Ramallah espère que les pays du Golfe viendront à l’aide. Chez les Palestiniens, la résilience est un programme éternel. « On attend de voir si un nouveau Congrès émergera en novembre aux Etats-Unis avec les midterms, puis si dans deux ans les électeurs en auront assez de M. Trump, dit Nabil Shaath, le conseiller de M. Abbas. On nous demande de renoncer à tout, sans rien nous donner ! Il ne s’agit pas de gagner du temps, mais de s’en servir. »

Se servir du temps, quand la santé défaille : drôle de programme. Fin mai, Mahmoud Abbas a été hospitalisé pendant neuf jours, officiellement pour une pneumonie aiguë. Ces dernières semaines, ses visiteurs étrangers et palestiniens rapportent des anecdotes alarmantes sur sa capacité d’écoute et de concentration. Un diplomate l’a vu sortir de la pièce puis revenir, pour raconter la même histoire que quelques minutes plus tôt. « Quand on est traité et assisté médicalement depuis des années pour améliorer ses performances quotidiennes, il vient un âge où ça ne marche plus, dit un haut responsable palestinien, sous couvert d’anonymat. Il a des pertes de mémoire fréquentes. Ce que je crains le plus, c’est qu’il reste en vie et en mauvais état, comme Bouteflika [le président algérien]. »

Dans cette atmosphère dépressive, à Ramallah, chacun mesure en privé les chances des prétendants à un trône de plus en plus bancal. « Abbas ne veut pas choisir de successeur, il veut que la situation soit la plus sombre possible après lui, poursuit le responsable. Tout ça pour dire : vous ne m’avez pas apprécié à ma juste valeur. »