Les adieux sonores de Gérard Araud à la scène diplomatique (Philippe Gelie – Le Figaro)

L’ambassadeur de France à Washington vient de quitter son poste et la carrière en multipliant les déclarations tonitruantes.

Dans le jargon des journalistes, c’est ce qu’on appelle «un bon client». Jamais en panne d’une anecdote croustillante, d’une formule choc ou d’un commentaire assassin. Fidèle à lui-même, Gérard Araud, 66 ans, ambassadeur de France aux États-Unis jusqu’au 20 avril dernier, vient de faire des adieux tonitruants à une profession aux mœurs plus feutrées.

Il faut croire que son départ à la retraite le libère de son obligation de réserve, car, avant de tirer sa révérence, il a accordé une série d’entretiens aux médias dans lesquels il «se lâche». Rien de vraiment inédit pour qui le connaît, mais des considérations jusque-là «off the record» sont désormais revendiquées par leur auteur. Le franc-tireur risque au passage d’accroître le nombre de ses ennemis, y compris au Quai d’Orsay, sa maison mère pendant trente-sept ans. Il laisse à ses collègues et à son successeur à Washington le soin de recoller la porcelaine cassée.

«Donald Trump est ‘’une grande gueule qui ne lit pratiquement rien’’ et prend ses décisions à l’instinct, sans réfléchir ni consulter une administration de toute façon ‘’brisée’’»

Gérard Araud à «Foreign Policy»

Donald Trump est «une grande gueule qui ne lit pratiquement rien» et prend ses décisions à l’instinct, sans réfléchir ni consulter une administration de toute façon «brisée», explique-t-il à la revue Foreign Policy. La description aura droit à une mention sur la chaîne CNN, garantissant qu’elle soit entendue jusqu’à la Maison-Blanche. Dans le quotidien britannique The Guardian, il compare la présidence «à la cour de Louis XIV. On a un vieux roi, un peu saugrenu, imprévisible, mal informé, mais qui veut être seul à décider.» Un dirigeant «brutal, quelque peu primitif», précise-t-il à The Atlantic, et dont la «rhétorique est hors de contrôle», ajoute-t-il dans le Financial Times.

Pour autant, Trump pose souvent «des questions légitimes», sur le libre-échange, les relations avec la Chine ou la solidarité transatlantique, note Araud. Une pointe d’admiration semble se mêler à l’effarement. Dans ses télégrammes à Paris, il ne manque jamais de préciser:«Bien entendu, une surprise n’est pas à exclure.» Négocier avec Trump, dit-il, c’est s’exposer à «l’escalade de la domination», car il n’a «aucune retenue». Était-ce mieux du temps d’Obama, «bureaucrate par excellence»? «En tant que diplomate, je suis réaliste, dit-il. Le président Trump a 72 ans. C’est comme ça. Il ne va pas changer.»

«C’est la fin d’une époque»

Araud non plus. «Ce n’est pas l’Amérique d’abord, c’est l’Amérique toute seule, tranche l’ambassadeur. Ce président et cette Administration n’ont pas d’alliés, pas d’amis.» Ils traitent «les Européens comme les Chinois», dans un pur rapport de force où ils manient «un gros bâton». Au passage, les Britanniques «ont disparu» de l’écran radar américain à la faveur du Brexit. Quand ils viendront négocier à Washington un accord de libre-échange, «il y aura du sang sur les murs», et ce sera le leur, prévient-il. Vexé, le secrétaire au Foreign Office, Jeremy Hunt, répond d’un tweet: «Quand il y aura le buste d’un président français dans le Bureau ovale (à l’instar de celui de Churchill, NDLR), vous pourrez nous donner des leçons.» Sur les réseaux sociaux, c’est le ministre qui est taxé de «puérilité».

Toute vérité est-elle bonne à dire? Gérard Araud est instruit du contraire. Le 9 novembre 2016, à 2 heures du matin, il a posté un tweet réagissant à l’élection inattendue de Donald Trump: «C’est la fin d’une époque, la fin du néolibéralisme (…). Après le Brexit et cette élection, tout est possible. Un monde s’effondre devant nos yeux. Vertige.» L’analyse a été effacée au bout de quelques minutes, tandis que les responsables du Quai d’Orsay s’étranglaient au petit-déjeuner. Mais le mal est fait: les réseaux sociaux entrent en ébullition, insultes et menaces pleuvent, venues surtout de l’extrême droite – et souvent homophobes. «Toute cette haine… Ce fut vraiment très pénible, dit le diplomate. Malheureusement, avoir raison trop tôt c’est avoir tort.» Rétrospectivement validé, le tweet devrait inspirer le titre de ses mémoires, à paraître en septembre.

Pour le second trait, cet énarque et polytechnicien, qui fut notamment directeur des affaires politiques au Quai d’Orsay, ambassadeur en Israël et à l’ONU, n’a pas besoin d’aide

«Gérard Araud, le délicieusement direct ambassadeur de France aux États-Unis, est célèbre pour deux choses, commente The Atlantic : des fêtes somptueuses et son empressement à dire (et tweeter) des choses que les autres ambassadeurs n’osent même pas penser, encore moins déclarer en public.» Pour les fêtes, le photographe Pascal Blondeau, son compagnon depuis 1995, fait office de directeur artistique. À Noël dernier, il accueillait les invités allongé sur un sapin couché sur le flanc, une collection d’animaux en peluche vêtus de tutus de verdure disposés dans chaque pièce et sur les escaliers… Le seul fait d’assumer son homosexualité distingue Gérard Araud du reste de la communauté diplomatique dans une capitale américaine assez provinciale.

Pour le second trait, cet énarque et polytechnicien, qui fut notamment directeur des affaires politiques au Quai d’Orsay, ambassadeur en Israël et à l’ONU, n’a pas besoin d’aide. Ayant mesuré depuis belle lurette le pouvoir de l’information et des réseaux, Araud est bavard comme d’autres sont langue de bois – par déformation professionnelle. Il ne résiste pas au plaisir de raconter ce que lui a confié Jared Kushner, le gendre et conseiller présidentiel, sur son plan de paix israélo-palestinien «de 50 pages» toujours secret. Il se plaît à narrer sa première rencontre avec le gourou du trumpisme Steve Bannon, qui lui demande tout à trac: «Avez-vous lu Charles Maurras?» Il saupoudre la conversation de tirades entendues dans les cercles les plus restreints du pouvoir, montrant qu’il y était.

Les journalistes en font leur miel et lui savent gré de ne pas leur mentir. Il estime que sa franchise ne fait pas de lui un provocateur. «J’ai essayé de moderniser ce métier, dit-il à France 24. Si j’avais été ambassadeur à Pékin, j’aurais pratiqué la langue de bois!» L’admettre, c’est déjà mettre les pieds dans le plat. Dans sa nouvelle vie, associé à une agence événementielle à New York, Gérard Araud continuera à exercer sa curiosité, qu’il nourrissait de «conversations» dînatoires très courues à la résidence de France. Une autre raison pour laquelle «Washington ne l’oubliera pas de sitôt», assure le journal Politico.