Adel Al-Joubeir : « Les Etats-Unis restent un négociateur honnête »

LE MONDE  | Propos recueillis par Louis Imbert (journaliste)

Le ministre saoudien des affaires étrangères, Adel Al-Joubeir, a accordé un entretien au Monde en marge de la réunion de soutien au G5 Sahel organisée au château de La Celle-Saint-Cloud (Yvelines), mercredi 13 décembre, lors de laquelle il a annoncé le soutien financier et militaire de
l’Arabie saoudite à la force antidjihadiste.


Pourquoi avez-vous décidé de financer la force du G5 Sahel ?
Combattre le terrorisme et l’extrémisme avec une tolérance zéro est notre priorité. Nous ne pourrons les vaincre sans travailler ensemble. Daech a pris pied en Libye, Boko Haram au Mali et en Mauritanie. En Afrique, il y a des pays avec des ressources modestes et de vastes territoires où le
terrorisme et la criminalité peuvent prospérer si nous ne les stoppons pas.
Nous fournissons déjà une aide bilatérale au développement et militaire à tous les pays du Sahel. Nous avons répondu à leurs demandes d’assistance en formation, équipement et munitions adressées à l’Alliance militaire islamique [AMICT], dont ils sont membres. Ce n’est pas suffisant. Nous avons dit à la France, qui a pris l’initiative en envoyant ses troupes, vouloir travailler ensemble car ce n’est qu’une question de temps avant que le terrorisme qui prospère dans cette zone se répande à une autre, puis à nous. Nous nous sommes engagés à verser 100 millions d’euros au fonds de la force conjointe du G5  Sahel. Nous sommes prêts à lui fournir, par le biais de l’AMICT, un soutien logistique, aérien, en renseignement et en formations. Nous allons accroître notre aide humanitaire aux réfugiés et aux déplacés par le biais du Centre Roi-Salman. Nous voulons accueillir à Riyad une réunion du G5 Sahel. Mais, la solution n’est pas que militaire. Il faut un effort idéologique pour combattre l’extrémisme, et combattre la pauvreté, créer des emplois, pour empêcher le ralliement à des groupes extrémistes et criminels.


La reconnaissance par le président américain, Donald Trump, de Jérusalem comme capitale d’Israël n’est-elle pas pour vous un piège ?
Cette décision sape les efforts de paix, érode la confiance dans le processus de paix, et offre des arguments aux promoteurs de l’extrémisme. Elle viole toutes les résolutions onusiennes et le droit international. Nous espérons que les Etats-Unis reviendront sur leur décision, qui embrase les esprits des musulmans du monde entier. Un règlement pacifique au conflit israélo-palestinien doit être négocié sur la base des résolutions de l’ONU et de l’initiative de paix arabe qui appelle à la création de deux Etats, dont un Etat palestinien dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est
comme capitale.


Les Etats-Unis sont-ils encore un « négociateur honnête » ?
Oui, je le crois mais il est important qu’ils ne prennent pas de décisions unilatérales qui influent sur l’issue des négociations. C’est aux parties de négocier. Les Etats-Unis sont la superpuissance mondiale. Ils ont des liens forts avec Israël et les pays arabes. C’est le pays qui peut jouer le rôle le plus important pour faire avancer le processus de paix. L’Union européenne et les Nations unies peuvent jouer un grand rôle, mais pas aussi déterminant.
L’Arabie saoudite a été accusée de négocier avec les Etats-Unis l’abandon de Jérusalem contre un accord de paix et une normalisation avec Israël…
Ça n’a aucun sens. Notre position sur Jérusalem et le processus de paix a toujours été cohérente e n’a pas changé.


Au Liban, la décision du premier ministre, Saad Hariri, de rester à son poste est-elle, pour vous, un échec ?
Non, nous sommes les plus grands soutiens du premier ministre Hariri. Nous avons soutenu la formation de son gouvernement quand le président Michel Aoun l’a nommé premier ministre. Mais ce dernier et le Hezbollah l’ont empêché de mettre en œuvre ses politiques. Il a donc démissionné et, comme il l’a dit, cela a créé un choc positif au Liban. Le président Aoun et le président du Parlement ont promis de lui donner les moyens de mettre en œuvre son programme.
Nous sommes inquiets des armes du Hezbollah. Il ne peut y avoir une milice qui agit hors des institutions. Il blanchit de l’argent, extorque et mène des actes terroristes au Liban et dans le monde. Il intervient en Syrie, en Irak et au Yémen. Sa loyauté ne va pas au peuple libanais ; il est un instrument de l’Iran. Il faut un effort international pour le désarmer et le transformer en parti politique pour la stabilité du Liban. Des sources au sein de l’administration américaine disent que Washington pourrait accepter le maintien du président syrien Bachar Al-Assad jusqu’en 2021…
Le secrétaire d’Etat américain a dit qu’il ne pensait pas que Bachar Al-Assad avait un avenir en Syrie. La solution est politique, l’option militaire n’est plus d’actualité. Elle doit être basée sur la déclaration de Genève et la résolution onusienne 2254, qui prévoient un conseil de gouvernement transitoire, le maintien des institutions et une nouvelle Constitution qui ouvre la voie à des élections. Ce sera aux Syriens de décider de l’avenir de leur pays.


Au Yémen, l’ex-président Ali Abdallah Saleh a été tué après s’être dit prêt à négocier avec la coalition saoudienne. Est-ce un échec pour vous ?
Au contraire, c’est un succès. M. Saleh a rompu avec ses alliés houthistes et ils l’ont assassiné. Aujourd’hui, les houthistes sont sur la défensive et dirigent la capitale, Sanaa, par la force : ils assassinent et emprisonnent des dirigeants politiques. Si la pression militaire qu’ils subissent et leur isolement politique sont maintenus, ils seront forcés de négocier ou seront défaits.


Des pourparlers de paix sont-ils possibles ?
Nous soutenons le processus de paix mené par l’ONU. Ce sont les houthistes qui refusent tout compromis : ils assiègent et affament les gens, ils taxent et volent l’aide humanitaire et pourtant, on blâme le gouvernement légitime et la coalition… Le monde doit se rendre compte que les houthistes sont une organisation criminelle et non un parti légitime. Ils ont le droit de jouer un rôle dans le processus politique yéménite, mais pas celui de dominer le pays et de tirer des missiles balistiques contre des villes saoudiennes.


La famine menace 8,4 millions de Yéménites : l’ONU vous appelle à lever le blocus des zones rebelles. Le ferez-vous ?
Il n’y a pas de blocus au Yémen. Le port d’Hodeïda est ouvert à un trafic commercial limité, car nous voulons nous assurer que les bateaux ne transportent pas d’armes. L’aéroport de Sanaa est ouvert au trafic humanitaire et nous étudions des moyens d’améliorer les mécanismes d’inspection [de l’ONU]. Nous avons donné plus de 8 milliards de dollars [6,7 milliards d’euros] en trois ans, notamment pour lutter contre le choléra, et accueilli un million de réfugiés.


Espérez-vous que le président Trump rejette l’accord nucléaire iranien ?
Cet accord a des faiblesses : il limite les capacités d’enrichissement [d’uranium] de l’Iran pour encore dix ans et après, en théorie, les Iraniens pourraient passer de 5 000 à 100 000 centrifugeuses et enrichir assez d’uranium pour se doter d’une bombe nucléaire en quelques semaines. Dix ans, c’est un battement de cil. Les Etats-Unis parviendront à repousser cette limite cette année, la prochaine ou peut-être la suivante. Entre-temps, l’Agence internationale de l’énergie atomique doit inspecter plus rigoureusement les sites militaires et des sites que les Iraniens n’ont
pas déclarés.
L’Iran pose un autre problème, par son soutien au terrorisme. Il héberge la direction d’Al-Qaida depuis qu’elle a fui l’Afghanistan en 2001. Nous savons aussi que l’Iran envoie des armes et des missiles aux houthistes, au Yémen. Les sanctions contre l’Iran liées au terrorisme doivent être renforcées, et l’Iran doit rendre des comptes pour ses violations des résolutions de l’ONU sur les missiles balistiques.


Etes-vous proches d’une issue dans la crise qui vous oppose au Qatar ?
Nous attendons que les Qataris chassent les financiers d’Al-Qaida et de Daech qui opèrent librement à Doha, que leurs médias cessent de justifier le terrorisme, et qu’ils cessent d’interférer dans nos affaires. Les Qataris ont déjà pris des mesures bienvenues, mais nous les boycotterons tant qu’ils n’auront pas reconnu qu’ils ont un problème. Ils doivent passer du déni à l’introspection, nous voulons les y aider.


Pourquoi avoir lancé une campagne anticorruption en Arabie saoudite ?
Nous devons transformer notre pays : sortir de l’économie de rente pétrolière, réduire nos dépenses, créer des perspectives d’investissement et une culture d’innovation. Cela ne peut se faire si la corruption prévaut et sans un gouvernement responsable, transparent et efficace. Les mesures anticorruption ont été annoncées dès l’accession au trône du roi Salman [en 2015] et des enquêtes ouvertes. Une fois les preuves réunies, les suspects ont été amenés au Ritz-Carlton [de Riyad], et non en prison. Ils n’étaient pas détenus. La grande majorité a choisi de rendre l’argent volé et de rentrer chez eux plutôt que de porter l’affaire en justice. Le procureur général a identifié plus de cent milliards de dollars de fonds volés. Cet argent appartient au peuple.


Les Saoudiens et le clergé wahhabite sont-ils prêts pour les réformes introduites par le pouvoir ?
On ne peut créer une dynamique d’innovation et de succès sans donner le pouvoir à la population, hommes, femmes, comme jeunes. 70 % des Saoudiens ont moins de 30 ans. Ils veulent une vie normale. Ils doivent pouvoir accomplir leurs rêves et leurs ambitions pour tirer l’Etat vers le haut. Ce n’est possible que dans un pays normal, qui revendique un islam modéré et un espace ouvert pour ses citoyens. C’est pourquoi nous avons introduit les loisirs et le divertissement, levé l’interdiction sur la conduite des femmes et autorisé les cinémas. Ces réformes sont extrêmement populaires. La vague d’arrestations de dissidents a été très critiquée…
On ne peut pas laisser des gens propager l’intolérance, promouvoir l’extrémisme, tenter d’entraver le changement et les réformes, et travailler en sous-main avec d’autres pour promouvoir un agenda politique hostile à l’Arabie saoudite.