À Umm al-Fahm, les Arabes du «Triangle» veulent rester israéliens (Thierry Oberlé – Le Figaro)

REPORTAGE – Le chapelet de villes et de villages pourrait être rattaché à un futur micro-État palestinien, en cas d’application du plan Trump pour le Proche-Orient.

Juriste de formation, Youssef Jabareen est un expert en droit mais aussi, comme tous les politiciens israéliens en campagne pour les législatives du 2 mars, un amateur d’arithmétique. Le député de la Liste arabe unie de la Knesset (troisième groupe du Parlement) a fait ses comptes et se veut optimiste avant des élections qui s’annoncent serrées. «Nous pouvons passer de 13 à 16 élus si nous mobilisons 100.000 électeurs de plus qu’en septembre, calcule-t-il. Nous avons un bassin d’un million d’électeurs arabes et un réservoir dans le camp israélien de la paix. Si le taux de participation en secteur arabe est excellent, nous parviendrons à notre objectif», promet le parlementaire issu d’un mouvement de gauche, même si les sondages ne confirment pas ses projections.

Youssef Jabareen mise sur un invité de marque dans ce scrutin, le président américain. Il est convaincu que le «deal du siècle» va avoir un effet boomerang sur sa clientèle. Réprouvé dans sa globalité par les Arabes israéliens, le plan de paix concocté par Jared Kushner, le gendre de Donald Trump, prévoit notamment, s’il devait être un jour appliqué, de rattacher le «Triangle arabe», un chapelet de villes et de villages peuplé de plus de 260.000 habitants à un futur micro-État palestinien, en échange d’une annexion par Israël de la vallée du Jourdain et des colonies juives de Cisjordanie. Un changement de souveraineté rejeté avec force par les habitants de la zone.

«J’ai été surpris de voir reprise cette proposition de l’extrême droite israélienne. L’idée vient de Nétanyahou. Il veut satisfaire les exigences de la droite dure et nous délégitimer en nous faisant passer pour une cinquième colonne, estime Youssef Jabareen. Nous sommes opposés à ce projet aux motivations racistes. Son but est de faire diminuer le nombre de citoyens arabes en Israël. On nous somme de rejoindre sans la moindre prise d’avis un État palestinien qui n’en est pas un, sans Jérusalem comme capitale, et dont 60 % du territoire va être annexé par Israël. On nous propose d’intégrer un État d’apartheid. Non merci!», s’indigne le député attablé dans un café d‘Umm al-Fahm, sa ville natale.

Son ambition est de barrer la route à Bibi. Au prix d’un soutien inédit, sans participation toutefois, à un gouvernement israélien dirigé par Benny Gantz en cas de victoire du centre droit. Conscient des risques de mobilisation accrue de l’électorat arabe, Benyamin Nétanyahou a pris quelques distances avec la proposition américaine, comme il est revenu sur le projet d’annexion immédiate de la vallée du Jourdain.

Vote utile

Bâtie à flanc de colline, Umm al-Fahm est un pourvoyeur en ouvriers du bâtiment employés sur les chantiers du centre du pays. En dépit du calme apparent régnant dans ses rues, la ville connaît depuis des années des flambées de violences criminelles et des règlements de compte entre gangs rivaux. Un sujet au cœur de la campagne électorale des législatives de septembre mais éclipsé cette fois par le plan de transfert. Mahmoud Majna, un retraité né en 1948, «l’année de la création de l’État hébreu», est persuadé que l’idée est impossible à mettre en œuvre. «J’ai toujours vécu en harmonie avec les Juifs. J’ai travaillé toute ma vie comme chauffeur de bus à Tel-Aviv. Et voici qu’on me demande de perdre ma nationalité. Personne ne veut d’un truc pareil!», dit-il.

Fin janvier, l’annonce trumpienne avait suscité un mélange d’incrédulité et d’indignation. Ni l’une ni l’autre ne sont retombées. Ahmed, le tenancier d’une boutique d’alimentation et de restauration rapide dénonce «une décision stupide d’un président qui ne connaît rien au Moyen-Orient». «Un plan de paix n’est pas un scénario de film hollywoodien», lance-t-il. Il n’a «pas de problème pour devenir citoyen palestinien à condition d’être dans un véritable État» et qu’on lui rende «ses terres». Son grand-père était, assure le commerçant, propriétaire de vastes terrains près d’Haïfa qui ont été donnés à des citoyens juifs après le conflit israélo-arabe de 1948.

De nombreux résidents du Triangle arabe réclament comme lui la restitution de leurs anciens biens. Une revendication qui n’a jamais été abandonnée. «Après 1948, nous avons participé à la construction d’Israël. Nous n’accepterons jamais que l’on nous dicte nos choix», ajoute Ahmed Agbaria. Bien intégré à la société israélienne, il ne votera pas pour la Liste unie arabe qui regroupe des sensibilités politiques de sa communauté allant des communistes aux islamistes, mais pour appuyer les idées du Meretz, un parti de gauche israélien, allié aux sociaux-démocrates du Parti travailliste. «Je vote utile car la Liste unie refusera de participer au gouvernement et n’aura donc pas de véritable influence sur le cours des événements», confie-t-il.

Je suis Palestinien mais aussi Israélien !

Mahmoud, un employé de bar

Minés par le sentiment d’être considérés comme des citoyens de seconde zone, les Arabes israéliens ont participé en nombre au scrutin de septembre après une période de désaffection des urnes. «Cette population a le sentiment d’être utilisée comme une monnaie pour un échange tronqué», analyse Sawsan Zaher, l’avocate de l’ONG de défense des droits de l’homme, Adalah, qui appuie devant les tribunaux les droits des Arabes israéliens et des Palestiniens. «Le projet est doublement illégal. Le droit international interdit les transferts forcés de population. Et sur le plan national, Israël s’opposerait à ses propres lois qui considèrent tous ses citoyens comme égaux. Il voudrait faire des habitants du Triangle arabe des citoyens temporaires que l’on peut envoyer dans un État que, par ailleurs, il ne reconnaît pas.»

Parfois partagés entre leur solidarité avec les Palestiniens et leur fidélité à un pays où le niveau de vie est sans comparaison avec celui de la Cisjordanie, les habitants du Triangle arabe tiennent à leur spécificité. «Je me rends souvent à Naplouse ou à Ramallah pour visiter des proches. Les différences se sont creusées entre nos deux sociétés. Là-bas, il n’y a ni la paix, ni le développement. Ni eux, ni nous ne voulons de ce plan, dit Mahmoud, un employé de bar. Je suis Palestinien mais aussi Israélien!»