À Ramallah, l’Autorité palestinienne traverse une crise sans précédent (Thierry Oberlé – Le Figaro)

Le proto-État qui dirige la Cisjordanie est confronté à une série de problèmes, aggravés par l’occupation.

Ramallah est un îlot. La capitale du proto-État palestinien semble respirer la normalité. Ses riches hommes d’affaires fréquentent le Caviar Royal Seafood, un restaurant de luxe monté par des investisseurs en association avec le chef de la sécurité du président de l’Autorité palestinienne (AP), Mahmoud Abbas, et sa jeunesse dorée se prélasse dans les jardins avec piscine du Snowbar. Deux adresses phares d’une cité qui compte plus de 500 cafés et restaurants où l’on sert parfois de l’alcool.

Un air de liberté semble flotter sur la ville, loin de l’austérité de Naplouse ou de Hébron, des villes distantes de quelques dizaines de kilomètres, mais si lointaines. Dans leur immense majorité, ses habitants, qui avant la deuxième Intifada allaient à la plage à Jaffa en Israël ou rendaient visite à des amis à Haïfa, circulent peu dans leur petit territoire de Cisjordanie morcelé par la colonisation et contrôlé par plus de 700 checkpoints israéliens.

Ramallah est contrainte au repli sur soi, sur la famille, sur le clan. Les fonctionnaires y sont légion. L’Autorité palestinienne est le premier fournisseur d’emploi. Il salarie environ 100.000 personnes, soit 7 % de la population de la Cisjordanie qui font vivre autant de familles. Mais le secteur administratif est en crise. Les caisses de la fonction publique sont vides. Une nouvelle loi antiterroriste israélienne complique le reversement par Israël des taxes palestiniennes. Alors les payes sont amputées et la grogne monte.

Le tabou de l’après-Abbas

L’AP n’a pour beaucoup de Palestiniens d’autorité que le nom. Elle est dénigrée dans les conversations. Branchés sur les réseaux sociaux, les jeunes, nationalistes mais dépolitisés, ignorent qui sont leurs dirigeants. Ces derniers circulent dans les lieux publics dans un quasi-anonymat. Régulièrement, une incursion israélienne dans ce secteur en principe autonome vient rappeler que l’État hébreu agit ici à sa guise. La dernière en date, a conduit à l’arrestation à son domicile de Khalida Jarrar, une figure du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), un mouvement d’extrême gauche, placée en détention administrative pour suspicion de terrorisme. La routine.

Ailleurs, un activiste palestinien de B’Tselem, une organisation israélienne qui documente les violations de la légalité internationale par l’État hébreu, a été interpellé chez lui. «Khalida Jarrar est une personnalité respectée qui ne présente aucun danger pour Israël, peste Ahmed Majdalani, le ministre des Affaires sociales de l’AP. Les incursions israéliennes sont presque quotidiennes. Elles s’inscrivent dans une stratégie qui vise plus globalement à fragiliser le pouvoir palestinien, tout en préservant une AP faible pour qu’elle assume seule les responsabilités.»

Il n’y aura pas de projet de paix sous Trump car il ne sert que les intérêts israéliens. Nous avons cessé toute relation

Majdi Khaldi, conseiller diplomatique de Mahmoud Abbas

À la Mouqataa, le palais présidentiel, le calme règne. Le président Mahmoud Abbas, 84 ans, dont l’ambulance est garée sur le parking, n’a pas l’intention de passer la main en dépit de ses problèmes de santé. La semaine passée, il a assisté au mariage d’un membre de sa famille célébré avec faste dans un grand hôtel. Il ne s’est pas rendu ensuite à son bureau. On le dit fatigué et usé, mais il continue à multiplier les déplacements à l’étranger pour des raisons diplomatiques ou médicales. La question de sa succession est un sujet tabou. «Il n’est plus en mesure d’effectuer le job à plein temps. Au-delà du vieillissement, ses traitements médicaux l’affaiblissent, confie une source occidentale sous le couvert de l’anonymat. Abou Mazen (nom de guerre de Mahmoud Abbas, NDLR) a été pris de court par le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem. Il ne veut pas rester dans l’histoire comme celui qui a perdu la “capitale” des Palestiniens.»

Son conseiller diplomatique, Majdi Khaldi, fustige l’entourage de Donald Trump. «Le comportement de l’équipe de la Maison-Blanche en charge du Proche-Orient et de l’ambassadeur des États-Unis en Israël a détruit l’ancienne relation américano-palestinienne. Ils ont même fermé le consulat de Jérusalem auprès des Palestiniens qui existait depuis 150 ans. Il n’y aura pas de projet de paix sous Trump car il ne sert que les intérêts israéliens. Nous avons cessé toute relation», dit-il. L’AP a toutefois maintenu la coopération sécuritaire israélo-palestinienne en dépit des menaces de suspension lancées par Mahmoud Abbas. «Nous avons préservé cette coordination uniquement pour contrecarrer le terrorisme», commente Majdi Khaldi. Les intérêts sont mutuels. Israël peut déjouer de nombreuses tentatives d’attentats du Hamas ou d’attaques isolées. Et l’AP et l’OLP tiennent à distance leur rival politique islamiste qui se présente en Cisjordanie en alternative à leur pouvoir.

Mécontentement populaire

Mis sous pression par l’Administration américaine qui lui a coupé les vivres, confronté au discours israélien sur l’annexion de la Cisjordanie, de moins en moins soutenu dans le monde arabe, et à court d’argent, le régime palestinien traverse une crise sans précédent depuis sa naissance en 1996. Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, est sa bête noire. «L’expérience avec Nétanyahou a été très difficile car il ne respecte ni les accords internationaux, ni les accords bilatéraux, estime Majdi Khaldi. Il avait fait savoir dès son arrivée au pouvoir en 2009 qu’il ne reconnaîtrait pas les accords de paix d’Oslo, ni l’AP, ni la reconnaissance d’un État palestinien et qu’il poursuivrait la colonisation. Il s’est tenu à cette ligne de conduite. Il a annoncé lors de la campagne électorale israélienne de septembre qu’il annexera, s’il reste à son poste, une grande partie de la Cisjordanie jusqu’à la frontière jordanienne. Une telle décision éliminerait de facto la solution à deux États.»

Majdi Khaldi se déclare, alors que Benny Gantz tente de former un gouvernement, ouvert à de nouvelles discussions avec Israël. «Les Palestiniens respectent n’importe quel gouvernement israélien qui sera formé… Après tout, c’est le choix du peuple israélien. Nous sommes prêts à coopérer avec n’importe quel gouvernement, que ce soit avec Benny Gantz ou un autre, à partir du moment où il respecte ses engagements et les droits des Palestiniens», affirme-t-il.

L’AP cherche également à renouveler sa légitimité à l’intérieur de ses étroites frontières et à l’extérieur en affichant son intention d’organiser durant le premier semestre 2020 des élections présidentielles et législatives, les premières depuis 2006 et la prise de contrôle par la force de la bande de Gaza par le Hamas. La réconciliation avec les frères ennemis nationalisto-islamistes apparaît toutefois pour bon nombre d’acteurs politiques palestiniens comme une chimère. «Le Hamas avait déclaré les élections haram (illicites) en 1996 et licites en 2006. On verra bien ce qu’ils décideront pour 2020 mais quoi qu’il arrive elles se tiendront», confirme Ahmed Majdalani, un proche de Mahmoud Abbas.

Ministre actuel des Affaires sociales, il est aussi à l’origine l’an dernier dans le précédent gouvernement d’un projet de réforme de la Sécurité sociale sur lequel le gouvernement a dû reculer face au mécontentement populaire. Il juge peu crédible les sondages de l’institut du politologue Khakil Shikaki. Selon ces études d’opinion, l’impopularité de Mahmoud Abbas atteint des sommets et une écrasante majorité s’inquiète de la corruption de l’AP.

Les Israéliens nous confisquent nos revenus et prennent en étau militaire la population. On pourrait avoir un effondrement de l’Autorité palestinienne si elle ne peut pas poursuivre son travail de façon normale

Majdi Khaldi, conseiller diplomatique de Mahmoud Abbas

«Ces sondages sont orientés pour provoquer un changement, rétorque Ahmed Majdalani. Les Palestiniens sont par nature prompts à se déclarer insatisfaits, mais il est vrai que nous ne sommes pas dans de beaux jours. Nous sommes confrontés à une série de problèmes et le plus grave à résoudre est l’occupation car elle ne permet pas le développement économique.»

À la Mouqataa, Majdi Khaldi ne dit pas autre chose. «Les Israéliens nous confisquent nos revenus et prennent en étau militaire la population. On pourrait avoir un effondrement de l’Autorité palestinienne si elle ne peut pas poursuivre son travail de façon normale», prévient-il. «Nous sommes dans une situation d’effondrement», avait déjà déclaré l’été dernier le nouveau premier ministre Mohammed Shtayyeh. L’automne venu, l’Autorité palestinienne est toujours debout et n’a en réalité aucun intérêt à organiser son propre suicide.