A l’ONU, 70 ans après, le silence assourdissant des nations

A l’occasion de 70ème Assemblée générale des Nations unies, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu ont délivré un discours à un jour d’intervalle qui n’a pas eu le même retentissement.

L’absence frappante de la « cause palestinienne » lors de la première soirée de ce grand rendez-vous international témoignait déjà d’une perte d’intérêt face à un conflit dont l’intensité est bien « faible » face au chaos et à la barbarie dans lesquels le Moyen-Orient est plongé depuis près de cinq ans. Et si Mahmoud Abbas a tenté, en vain, de mobiliser ses auditeurs, Benyamin Netanyahu a bien compris qu’il était plus judicieux de parler en priorité de la menace iranienne, reléguant lui aussi le conflit israélo-palestinien au second rang.

Pendant des semaines pourtant, le président de l’Autorité palestinienne avait fait la promotion de son discours en promettant une « bombe » et en mettant en garde contre sa démission, laissant entendre qu’il dissoudrait l’Autorité palestinienne ou romprait ses liens avec Israël en reniant les Accords d’Oslo. Cette stratégie n’a pas fonctionné et le flou qu’il a laissé par son intervention a donné une grande marge de manœuvre au Premier ministre israélien dont le sens de la communication a marqué l’assistance.

Le conflit israélo-palestinien : un sujet trop politique

Lors des 43 minutes de son intervention le premier jour de l’Assemblée générale, le Président des Etats-Unis Barak Obama n’a pas mentionné une seule fois le conflit israélo-palestinien. Si d’un point de vue diplomatique, le sujet s’est déplacé en Europe et est largement instrumentalisé par les groupes politiques d’extrême-gauche, il ne reste pourtant qu’un conflit « mineur » en terme d’intensité comparé au massacre de populations civiles en Syrie (y compris dans les camps palestiniens syriens) ou à celui des Chrétiens d’Orient ou à l’épuration ethnique en Afrique.

Du reste, le secrétaire d’État américain John Kerry avait demandé à Mahmoud Abbas de réviser son discours pour éviter une nouvelle escalade régionale qui nuirait aux intérêts de tous. Le leader de l’Autorité palestinienne s’est donc contenté de donner un avertissement plus général, assez ambigu, en annonçant que l’Autorité palestinienne ne se sentait plus liée par les accords passés signés avec Israël, en évitant toutefois de détailler les conséquences pratiques de cette annonce, en particulier sur un point fondamental: la coordination sécuritaire avec les services israéliens, qui assure une tranquillité relative en Cisjordanie. Selon Mahmoud Abbas, Israël refuse de respecter les accords d’Oslo, de suspendre la « colonisation » et de remettre en liberté le « quatrième groupe de prisonniers palestiniens » (cent quatre hommes emprisonnés avant Oslo) : « Nous déclarons dès lors que nous ne pouvons continuer à être engagés par ces accords et qu’Israël doit assumer toutes ses responsabilités comme puissance occupante, parce que le statu quo ne peut continuer. »

Pourtant, l’alternative au statu quo n’apparaît pas clairement dans le discours de Mahmoud Abbas, qui n’assume pas une rupture. Un renoncement définitif à Oslo signifierait la fin de l’Autorité palestinienne, pouvoir intérimaire selon sa définition d’origine. Il a affirmé qu’il œuvrerait en faveur de nouvelles reconnaissances bilatérales de la Palestine, souhaite que l’Etat « continue à se renforcer » et se félicite de l’idée d’un groupe de soutien international en faveur de la paix avec Israël, porté notamment la France.

Suite à son intervention, le cabinet du Premier ministre israélien avait publié un communiqué dans lequel il qualifiait le discours de Mahmoud Abbas de « trompeur » en appelant à « agir de façon responsable et à accepter l’offre du Premier ministre israélien à tenir des négociations directes sans préconditions ».

Dans le même temps, un drapeau palestinien avait été hissé parmi les autres drapeaux des 193 Etats membres de l’ONU, un geste symbolique qui compense difficilement l’échec de l’action politique de Mahmoud Abbas.

Mahmoud Abbas discrédité

Dix ans après son accession au pouvoir, Mahmoud Abbas âgé de 80 ans, est gagné par l’usure de son exercice. Sa seule victoire est sans doute celle d’être parvenu à internationaliser le conflit il y a quelques années, et de mettre ainsi Israël sous pression. Grâce au soutien de plusieurs pays européens dont la France, mais contre l’avis des États-Unis, il a obtenu, en novembre 2012, l’admission de la Palestine à l’ONU en qualité d’État non-membre. La population palestinienne n’est pourtant pas dupe. Un récent sondage mené par le Centre palestinien pour la recherche politique et les sondages (CPRPS), fruit d’une étude réalisée à la mi-septembre en Cisjordanie et à Gaza, révèle que l’Autorité palestinienne a atteint un niveau de discrédit sans équivalent depuis sa création. Les deux tiers des personnes interrogées réclament la démission de Mahmoud Abbas et 42 % voient dans le recours à la violence le meilleur moyen d’imposer un État souverain – malgré les brûlures encore vivaces de la seconde intifada. Pour la première fois depuis Oslo, une légère majorité de la population affirme rejeter la solution des deux États. Et 80 % jugent que les grands États arabes ont abandonné la cause palestinienne.

Le système politique palestinien est englué dans des rivalités internes. La partition des territoires depuis 2007, entre la bande de Gaza, contrôlée par les islamistes du Hamas, et la Cisjordanie, dirigée par le Fatah, a compromis toute option démocratique. Mahmoud Abbas, qui fut élu en 2005 après la mort de Yasser Arafat, est arrivé quatre ans plus tard au terme de son mandat. Il gouverne depuis par décrets, tandis que le Parlement élu en 2006, dominé par le Hamas, ne s’est pas réuni depuis plus de sept ans. Le processus de réconciliation est au point mort. À court de perspective politique et de plus en plus isolé, Mahmoud Abbas a tenté cet été un ultime « coup de bluff » en déclarant vouloir démissionner de la présidence de l’OLP dans l’objectif de provoquer un remaniement au sommet de l’organisation. Toutefois, une partie des cadres du Fatah a refusé de se soumettre à son bon vouloir et une session extraordinaire du Conseil national palestinien, convoquée sur ses ordres, a été reportée de plusieurs mois.

La menace iranienne au cœur du discours israélien

Fin stratège et excellent communiquant, Benyamin Netanyahu a d’emblée évacué la question du conflit israélo-palestinien en se focalisant sur la menace iranienne pendant plus de 25 minutes (sur 45). Trois ans après un discours qui avait marqué les esprits et dans lequel il avait exhibé une affiche avec une bombe censée représenter la menace iranienne, le Premier ministre Netanyahu a une nouvelle fois accompagné son discours d’un acte symbolique : « 70 ans après le meurtre de 6 millions de Juifs, les dirigeants iraniens promettent de détruire mon pays, de tuer mon peuple, et la réponse de cette assemblée, de presque tous les gouvernements représentés ici, a été inexistante. Silence total. Silence assourdissant », a-t-il lancé. Avant de se taire, pendant 45 secondes, un temps très long et marquant dans l’ambiance généralement feutrée de l’Assemblée générale.

Ce geste fut le point de départ d’une tirade de remontrances contre le monde et son hypocrisie, et contre l’ONU et ses « obsessions » anti-israéliennes. Il a également rappelé les agressions de Téhéran dans la région ces derniers mois, révélant pour la première fois que la République islamique avait livré des missiles sol-air S22 au Hezbollah : « Les meilleures intentions n’empêchant pas les pires résultats », a-t-il averti.

En effet, alors que la communauté internationale condamne en bloc les exactions de Bachar al-Assad en Syrie, elle se montre bien plus clémente à l’égard de l’Iran qui finance pourtant le terrorisme et arme ses proxys comme le Hezbollah. Ce deux poids deux mesures souligne une complicité malsaine des Etats occidentaux mus par des intérêts bien plus économiques qu’humanitaires.

Benyamin Netanyahu a également profité de son discours pour clarifier la position d’Israël sur l’accord iranien, exhortant les négociateurs à renforcer l’accord sur le nucléaire iranien et à faire en sorte que les violations iraniennes, ses agressions et son soutien au terrorisme régional « ne soient pas balayés sous un tapis persan ».

Il a ensuite répondu aux propos tenus par Mahmoud Abbas la veille en affirmant qu’Israël est était toujours engagé dans la paix avec les Palestiniens et attendait des Palestiniens qu’ils ne s’en écartent pas trop, appelant directement le chef de l’Autorité palestinienne à reprendre les négociations sans conditions préalables et à cesser de dénoncer les actions israéliennes présumées contre les musulmans sur le Mont du Temple à Jérusalem.

Dans ce duel médiatisé depuis de plusieurs semaines, Benyamin Netanyahu semble avoir marqué des points face à un Mahmoud Abbas affaibli et isolé. Une petite heure après son discours, son message a été renforcé par la réalité tragique, avec l’assassinat d’un couple d’Israéliens en Cisjordanie. L’attentat a été revendiqué par une des branches des brigades des martyrs d’Al Aqsa, le bras armé du Fatah alors qu’il y a quelques jours, Mahmoud Abbas, chef de ce parti, recevait la médaille Grand Vermeille de la ville de Paris en hommage à son engagement pour la paix… Cette tragédie sera une fois encore passée sous silence. Le silence des médias. Le silence des nations.