À Jérusalem, la Vieille Ville lutte contre son délabrement (Cyrille Louis – Le Figaro)

Surpeuplé, le cœur historique de Jérusalem est ravagé par l’anarchie architecturale et la décrépitude. Musulmans, juifs ou chrétiens, des amoureux de sa beauté se battent pour la sauvegarde de ce patrimoine d’une extraordinaire diversité.

Cinq ans après avoir été rénovées de fond en comble, les deux pièces voûtées où vivent dix membres de la famille Balalaawi tombent de nouveau en ruine. La peinture blanche s’effrite par plaques entières, l’enduit cède sous les assauts du salpêtre et les murs se gorgent d’eau dès qu’il se met à pleuvoir. «Notre appartement est tellement humide qu’on a renoncé à mettre des tapis au sol», grimace Hawa, 50 ans, qui se bat avec les moyens du bord contre la décrépitude. Le bâtiment, doté d’une élégante façade bicolore et organisé autour d’une cour intérieure, fut édifié à l’époque mamelouke pour loger des pèlerins musulmans en lisière de l’Esplanade des mosquées. Sept siècles plus tard, il suffoque sous les constructions de fortune où habitent quelque deux cents résidents pauvres. «C’est la même chose partout dans la Vieille Ville, se désole Hawa Balalaawi: ni l’air ni le soleil ne pénètrent dans nos maisons, qui se dégradent sous nos yeux sans qu’on ne puisse rien n’y faire.»

«À l’origine, l’espace délimité par les murailles de Soliman le Magnifique était conçu pour héberger 20.000 habitants»

Nazmi Jubeh, professeur d’histoire et d’archéologie à l’université de Bir Zeit (Cisjordanie)

Le cœur historique de Jérusalem, qui est inscrit depuis 1981 au patrimoine en péril de l’Unesco, est en piteux état. À en croire le bureau israélien des statistiques, plus de 35.000 habitants s’y entassent sur moins d’un kilomètre carré – avec une densité qui atteint des niveaux records dans le quartier musulman. «À l’origine, explique Nazmi Jubeh, professeur d’histoire et d’archéologie à l’université de Bir Zeit (Cisjordanie), l’espace délimité par les murailles de Soliman le Magnifique était conçu pour héberger 20.000 habitants.» Mais la construction, au milieu des années 2000, du mur de séparation avec la Cisjordanie, ainsi que la crainte de perdre le précieux statut de résident à Jérusalem, a poussé de nombreux Palestiniens à chercher refuge à l’abri des remparts. Les constructions sauvages se sont multipliées sur les toits et au milieu des cours. Des magasins ou d’anciens bâtiments publics ont été convertis en logements improvisés. Les autorités israéliennes, bien qu’elles se considèrent comme souveraines (contre l’avis d’une majorité de la communauté internationale), ont plus ou moins laissé faire. «Cette partie ancienne est aujourd’hui à la limite de l’embolie, déplore l’avocat Daniel Seidemann, directeur de l’ONG Jérusalem terrestre, et le seul moyen d’y remédier serait de la dépeupler. Mais une telle solution demeurera totalement irréaliste aussi longtemps qu’Israéliens et Palestiniens resteront focalisés sur leur bataille démographique.»

«Connaissez-vous beaucoup d’endroits où une telle diversité architecturale s’exprime dans un si petit périmètre?»

Nazmi Jubeh, historien

La Vieille Ville, habitée sans interruption depuis plus de deux mille ans, abrite un patrimoine architectural témoin de cette longue histoire. Empilés les uns sur les autres et souvent construits avec des matériaux de récupération, les vestiges de la cité romaine édifiée vers l’an 135 par l’empereur Hadrien coexistent avec les ruines byzantines, les mosquées omeyyades, les halles croisées, les palais mamelouks et les bâtiments administratifs de l’empire ottoman. Au XIXe siècle, la compétition entre États européens désireux d’affirmer leur influence sur les Lieux saints a donné lieu à une multiplication de projets architecturaux inspirés de leur style respectif. En fin de journée, lorsque le soleil couchant verse une lumière douce sur les façades du quartier chrétien, la rue du Patriarcat-Latin fait songer à une sous-préfecture du sud de la France tandis que l’église du Rédempteur évoque des influences prussiennes. «Connaissez-vous beaucoup d’endroits où une telle diversité architecturale s’exprime dans un si petit périmètre?», interroge l’historien Nazmi Jubeh, qui évoque «une texture unique, nourrie d’un dialogue entre les époques, les cultures et les religions, dont la trame a survécu malgré la succession des empires et les luttes de pouvoir».

Travail de Sisyphe

Après une longue période d’inaction, les Palestiniens ont entrepris au début des années 1980 de rénover une poignée d’édifices mamelouks menacés de délabrement. Mais il a fallu attendre la signature des accords d’Oslo, en 1993, pour qu’un plan de «revitalisation» digne de ce nom soit mis en place. L’ONG Taawon (coopération, en arabe), basée à Ramallah mais présente à l’intérieur des murailles, en est le bras armé. Selon le diagnostic établi à l’époque par ses architectes, 20 % environ des bâtiments de la Vieille Ville avaient besoin d’une intervention en urgence. En un peu plus de deux décennies, Taawon dit avoir investi 50 millions de dollars offerts par des bailleurs palestiniens et arabes ainsi que par l’Union européenne dans la rénovation d’environ 800 logements et de 85 édifices publics. Des écoles coraniques, une bibliothèque, un musée, un marché couvert et des hammams ont pu être sauvés – au moins de façon temporaire. «Nous nous sommes d’abord concentrés sur les bâtiments proches de l’Esplanade des mosquées en raison de leur grande importance historique et politique», explique Amal Abou el-Hawa, la jeune architecte qui coordonne ces travaux. Selon Tafeeda Jarbawi, directrice générale de l’organisation, «l’objectif n’est pas seulement de réparer des bâtiments mais aussi de préserver une présence, une culture et un tissu social fragilisés par l’occupation israélienne et la misère».

«L’objectif n’est pas seulement de réparer des bâtiments mais aussi de préserver une présence, une culture et un tissu social fragilisés par l’occupation israélienne et la misère»

Tafeeda Jarbawi, directrice générale de l’organisation Taawon

Ce travail de Sisyphe, appuyé par d’autres structures de taille plus modeste, bute sur mille difficultés propres à la Vieille Ville. Les projets sont souvent retardés par des désaccords entre les habitants, qui songent avant tout à améliorer leurs conditions de vie, et des architectes soucieux de préserver un patrimoine en péril. Lors des réunions préparatoires, il est fréquent que le locataire d’une maison ottomane demande à faire détruire le dôme qui en coiffe le toit afin de pouvoir ajouter un étage, ou bien à supprimer une niche pour dégager l’espace nécessaire à un réfrigérateur. D’autres insistent pour remplacer le vieux dallage en pierre par un carrelage industriel. «Et comment expliquer à des gens qui vivent entassés à huit ou dix dans des constructions anarchiques que celles-ci empêchent la circulation de l’air dans les cours intérieures, interroge Amal Abou el-Hawa, et contribuent ainsi à la propagation de l’humidité dans les bâtiments voisins?»

Sous les gravats, des lits funéraires

À deux pas de la basilique du Saint-Sépulcre, le chantier de réhabilitation d’un vaste complexe où résident une quarantaine de familles chrétiennes illustre ces contraintes indémêlables. En 2013, la Custodie de Terre sainte a décidé de rénover cette propriété qui appartenait autrefois au consul de Prusse. «L’idée de départ était de refaire ces logements pour mieux les isoler contre l’humidité, se souvient le frère Stéphane Milovitch, qui coordonne ces travaux, mais le projet a pris de toutes autres proportions.» Sous les montagnes de gravats qui somnolaient depuis des décennies au rez-de-chaussée, les ouvriers ont découvert les vestiges de constructions successives dont les plus anciennes remontent aux époques romaine et byzantine. Dans le rocher, ils ont aussi mis au jour une tombe juive contenant trois lits funéraires, qui date du neuvième siècle avant notre ère. L’autorité israélienne des antiquités s’est invitée sur le chantier, le budget a explosé et la durée prévue des travaux est passée de trois à six ans au moins. «La bonne nouvelle, observe Philippe Dahabreh, l’architecte de la Custodie, c’est que nous héritons d’un espace avec un grand potentiel. Mais les habitants du hosh [la cour intérieure autour de laquelle ont été construits les logements] sont furieux du retard pris par les travaux.»

«La pauvreté ne fait pas bon ménage avec la préservation des bâtiments historiques»

Nazmi Jubeh, historien

«La pauvreté, résume l’historien Nazmi Jubeh, ne fait pas bon ménage avec la préservation des bâtiments historiques.» Au cours des vingt dernières années, quelques façades mamelouks ont certes retrouvé leur élégance originelle. Mais il suffit bien souvent de pousser une porte pour comprendre que les restaurations les plus soigneuses ne pèsent pas grand-chose face aux effets de la surpopulation. Dans chaque école, chaque palais, des familles ont aménagé des cuisines, des salles de bains et tiré des lignes électriques dans la plus totale anarchie. «Ce patrimoine unique au monde est en train de sombrer dans une indifférence quasi générale, se désole le célèbre architecte israélien Moshe Sfadie. Depuis son appartement situé dans le quartier juif, celui-ci jouit d’une vue panoramique sur les toits de la Vieille Ville. «Regardez, dit-il, ce fatras de paraboles, de citernes à l’abandon et de constructions illégales qui défigurent la ligne d’horizon…»

Au ras du sol, touristes et pèlerins peuvent être désarçonnés par le visage décati de la Vieille Ville. «Pour mettre ces joyaux architecturaux définitivement hors de danger, poursuit Nazmi Jubeh, la seule solution serait d’en évacuer les habitants. Mais la priorité des Palestiniens, assez logiquement, est au contraire de renforcer par tous moyens leur présence à Jérusalem.» Malgré les progrès de la colonisation et la récente reconnaissance, par Donald Trump, de la souveraineté israélienne sur la Ville, le président Mahmoud Abbas insiste pour que la future capitale palestinienne intègre ces quartiers historiques. «Quoi qu’il arrive, nous ne partirons pas», lui fait écho Mohammed Younès, dont l’appartement en lambeaux se trouve dans la même rue que celui de la famille Balalaawi. Quatre ans après des travaux financés par Taawon, d’immenses cloques défigurent son plafond et la porte d’entrée ne ferme plus. «Trop de gens vivent ici, concède-t-il, mais la Vieille Ville est notre dernier refuge. Si nous acceptons de nous en aller, il ne nous restera plus rien.»