À Gaza, les Palestiniens sombrent dans la misère (Thierry Oberlé – Le Figaro)

L’aide récemment venue du Qatar ne sortira pas les quelque deux millions de Gazaouis du cercle vicieux de l’extrême pauvreté.

Abbas Baker et sa mère, une vieille femme au regard perdu, ont marché de leur quartier du bord de mer jusqu’à la poste du centre de Gaza. L’homme a rejoint une longue file de nécessiteux, il a pénétré dans le bureau et il en est ressorti avec cent dollars. Un changeur lui a donné 366 shekels israéliens, la monnaie en cours dans les Territoires palestiniens, contre son billet vert. La famille de ce chômeur de 47 ans fait partie des 97.000 foyers pauvres sélectionnés pour recevoir une assistance en espèces offerte pendant six mois par le Qatar. Un sparadrap sur la misère endémique d’un réduit où vivent environ deux millions de personnes, dont plus de la moitié sans emploi lorsqu’ils sont en âge de travailler.

Abbas Baker a perdu son job au ministère de la Sécurité intérieure dans une vague de licenciements ordonnée voilà deux ans par l’Autorité palestinienne. Le pouvoir en place en Cisjordanie s’est lassé de payer une cohorte de fonctionnaires dans une zone sous le contrôle depuis 2007 du Hamas, un mouvement islamiste considéré comme infréquentable par la communauté internationale.

Le Hamas avait refusé l’arrivée de l’aide globale du Qatar d’un montant de 90 millions de dollars en raison de nouvelles conditions fixées par Israël pour le passage de l’argent

Engagée dans une lutte fratricide avec les maîtres de Gaza, l’Autorité palestinienne n’a de cesse de serrer la vis pour étrangler financièrement et politiquement son rival. Abbas Baker paye les pots cassés d’un conflit qui le dépasse. Sa petite retraite part en fumée chaque mois dans des remboursements de crédits et de dettes. «Deux jours après avoir touché ma solde, il ne me reste plus rien. Un système d’entraide avec mes frères assure notre survie, mais eux non plus n’arrivent pas à s’en sortir. J’ai sept enfants. Je vais acheter avec mes cent dollars des produits de première nécessité pour subvenir à leurs besoins», dit-il.

Abbas Baker craint avant chaque distribution une remise en cause de l’obole de la pétromonarchie qatarienne. «Le Hamas, l’Autorité palestinienne et Israël jouent avec nos nerfs pour entretenir une guerre psychologique», estime-t-il. L’ancien employé d’une administration fantôme pense prendre la route des migrants s’il parvient un jour à sortir du territoire clos par Israël et l’Égypte. Il voudrait tenter sa chance, comme d’autres Gazaouis, en Turquie ou en Algérie, puis passer en Europe.

La semaine passée, le Hamas avait refusé l’arrivée de l’aide globale du Qatar d’un montant de 90 millions de dollars versés en six tranches, en raison de nouvelles conditions fixées par l’État hébreu pour le passage de l’argent. L’ambassadeur du Qatar, Mohammed al-Emadi, a finalement trouvé une solution: il ne paye plus, comme il le faisait auparavant, les fonctionnaires en activité et redirige les sommes vers des projets humanitaires grâce à un accord passé avec les Nations unies. «Cet argent est le bienvenu, même s’il ne change pas sur le fond la situation des plus démunis. Il faudrait pour sortir du cercle vicieux de la crise économique en finir avec le blocus imposé par Israël, qui empêche les industries de tourner, et payer les salaires des fonctionnaires de l’Autorité palestinienne pour irriguer le commerce et les services», avance Youssef Ibrahim, ministre adjoint des Affaires sociales du Hamas, venu devant la poste commenter la distribution des subsides.

L’engrenage est toujours le même : le manque de revenus pousse à l’endettement et l’existence se transforme en course au remboursement des dettes

Le responsable islamiste parti, un homme en colère lance: «Ne l’écoutez pas! Ce sont tous des menteurs! J’ai été évincé de la liste des bénéficiaires, j’ai pourtant onze enfants et rien pour les nourrir. Je fais quoi? Je dois voler?» Sous tension, les habitants accumulent les frustrations et le dépit. Dans le quartier d’Abbas Baker, d’autres membres de son clan se plaignent amèrement. Ils sont pêcheurs de père en fils et ne parviennent pas à joindre les deux bouts. L’engrenage est toujours le même: le manque de revenus pousse à l’endettement et l’existence se transforme en course au remboursement des dettes.

Azzem Baker, 55 ans, croupit avec les siens dans un appartement sans chauffage au quatrième étage d’un immeuble délabré. La lumière qui inonde le salon provient d’une batterie de voiture. Il a marié ses deux fils aînés d’une fratrie de neuf enfants «en même temps» pour économiser les dépenses d’une célébration réduite au strict minimum. Ils ont aujourd’hui chacun une fille, «ce qui permet de partager le lait et les langes». Azzem Baker est peu sorti en mer ces derniers jours. Elle est trop haute, en raison du mauvais temps hivernal, et elle n’est pas rentable. «Il faudrait aller vers le nord, hors de la zone de pêche fixée par les Israéliens pour faire de la marge. C’est trop dangereux!» tranche-t-il. Son chalutier qu’il a acquis avec ses frères gît sur la plage depuis une avarie. «J’ai maintenant une barque à moteur qui est tombée en panne aussi. Le fruit de ma pêche sert à régler petit à petit le prix des réparations et à nous nourrir. Si je ne pêche pas, je ne mange pas. Quand on rentre un peu de sous on achète du pain, de la farine et de l’huile. On se débrouille, mais cela va de pire en pire», raconte-t-il.

Le soutien, humanitaire mais non dénué d’arrière-pensées géostratégiques, du Qatar a permis de relancer la production de l’unique centrale électrique de la bande de Gaza

Les services publics ne se portent guère mieux que le clan Baker. Depuis novembre, le soutien, humanitaire mais non dénué d’arrière-pensées géostratégiques, du Qatar a permis de relancer la production de l’unique centrale électrique de la bande de Gaza. Le courant circule huit heures par jour. Les livraisons de fioul sont toutefois insuffisantes pour satisfaire des besoins essentiels. La cheminée de l’hôpital Shifa, le plus grand centre hospitalier de l’enclave, connu pour accueillir les blessés des manifestations anti-israéliennes, crache une épaisse fumée noire. On brûle des résidus de gazole pour alimenter les blocs électrogènes.

À en croire le docteur Ayman Sahabani, le porte-parole de l’établissement, les cuves sont quasiment vides, une première depuis le début des crises sanitaires. «Nous avons lancé, sans être entendus, un appel aux dons aux organisations charitables. Il y a un risque d’effondrement du système de santé», assure-t-il. Le Hamas, qui joue la stratégie de la tension, affirme ne pas avoir les moyens d’intervenir. Dans le centre de dialyse, les malades ne cachent pas leurs inquiétudes. Ils sont les otages de la rivalité entre factions palestiniennes, du blocus israélien mais aussi égyptien, et surtout des guerres sans fin de Gaza.