A Gaza, l’argent du Qatar est le nerf de la non-guerre (Piotr Smolar – Le Monde)

L’aide financière de l’émirat ne compense pas l’échec de la réconciliation entre factions ennemies, le Hamas et le Fatah, ni l’intransigeance israélienne.

Pour lui, on ferme les ruelles étroites de la ville de Gaza à la circulation, afin qu’il ne perde pas de temps dans les embouteillages lors de ses courtes visites. Une quinzaine de policiers l’escortent dès qu’il sort de son hôtel, où il dispose de bureaux permanents. Dans le petit territoire palestinien enclavé et miséreux, l’ambassadeur du Qatar, Mohammed Al-Emadi, est traité comme un chef d’Etat. Et pour cause : il dirige le Comité de reconstruction de Gaza, qui distribue l’essentiel de l’aide accordée par l’émirat.

La somme totale, depuis 2012, « dépasse les 700 millions de dollars » – 610 millions d’euros –, dit-il, consacrés aux infrastructures, aux logements, aux aides d’urgence comme le fioul pour les hôpitaux. A ce titre, le diplomate est un interlocuteur privilégié, aussi bien pour l’Autorité palestinienne à Ramallah que pour le gouvernement israélien.

Il est beaucoup question de l’argent qatari ces jours-ci. C’est pour lui que des centaines de personnes font la queue de bon matin, le 27 janvier, devant la poste centrale. Assis sur le trottoir, fumant une cigarette ou égrenant un chapelet, ils sont appelés à photocopier leur document d’identité, dans l’une des machines mobiles apportées pour l’occasion. Ils seront près de 100 000, parmi les plus nécessiteux, à recevoir une obole de 100 dollars.

« Il nous faut du travail »

Il y a par exemple Hassan Khassouma, 38 ans, père de sept enfants. Il a des dettes. L’argent servira à combler son ardoise au marché et chez l’épicier du coin, sans parler des sommes empruntées à son père. « Depuis douze ans que le Hamas est au pouvoir, j’ai dû travailler, en tout, deux mois sur des chantiers. Il nous faut du travail, pas de la mendicité. » Non loin de là, Suhil El-Chourafa, 40 ans, parle de l’humiliation ressentie à devoir faire la queue. « Si j’avais un travail, jamais je ne serais là. Mais je dois acheter des cahiers pour les enfants, et de la nourriture. Merci au Qatar. Mais on veut du boulot ! »

Il s’agit du troisième versement d’urgence consenti par le Qatar depuis novembre 2018, afin d’accompagner l’accord oral et indirect passé entre Israël et le Hamas. En échange du calme à la frontière de Gaza, où les rassemblements de la « marche du retour » se poursuivent depuis près d’un an, le mouvement islamiste pouvait compter sur une aide de 90 millions de dollars sur six mois du riche émirat gazier. Israël, de son côté, devait alléger le blocus, en facilitant les exportations, en étendant la zone de pêche par étapes, en permettant à davantage de Palestiniens de sortir de Gaza.

Et puis ? Comme d’habitude. Les parties concernées se rejettent la charge de l’échec. Dans son bureau, Mohammed Al-Emadi, rompu à la prudence diplomatique, s’évertue à ne froisser personne. « L’arrangement n’est plus valide, dit-il. Les deux parties sont responsables. Les Israéliens disent que la tranquillité n’est pas assurée par le Hamas à la clôture, et c’est vrai d’une certaine façon. Le Hamas aussi a raison car l’argent a été retardé pendant trois semaines, et il s’est estimé soumis à un chantage d’Israël. »

L’ambassadeur qatari a multiplié les contacts avec tous les acteurs de l’équation insoluble. En 2018, il a même proposé au gouvernement Nétanyahou de construire un aéroport à proximité de Gaza, ou un port. « Les Israéliens disent qu’il faut d’abord une pleine tranquillité à la frontière, avant d’envisager une deuxième étape pour Gaza. Le Hamas dit : on a arrêté les cerfs-volants incendiaires et les explosifs, on s’est éloigné de la clôture. Nous, nous sommes au milieu. »

Le diplomate du Qatar a conscience du paradoxe de l’aide massive qu’accorde l’émirat : elle est indispensable mais ne résout rien aux questions existentielles de Gaza. « Il faut changer ce concept où on nourrit les Gazaouis. Si l’on veut une paix durable ici, il faut trois choses, explique Mohammed Al-Emadi. Une liberté de mouvement, la possibilité de créer de vrais emplois et améliorer la vie quotidienne sur des points élémentaires, comme l’électricité, la santé, les eaux usées. » L coordinateur spécial de l’ONU pour le processus de paix., Nikolaï Mladenov, s’est démené sur ces derniers aspects. L’électricité a augmenté de plusieurs heures par jour, mais elle reste sinusoïdale.

Les deux premiers transferts en liquide du Qatar, utilisés aux deux tiers pour les employés du Hamas avec l’accord israélien, ont provoqué des remous politiques. Début novembre 2018, les trois valises pleines d’argent ont été photographiées et les clichés diffusés sur les réseaux sociaux. « Ce n’était pas fait par nous ni par le Hamas, je ne peux en dire plus », précise Mohammed Al-Emadi.

« Equation difficile »

Benyamin Nétanyahou s’est retrouvé sous pression, accusé par son ministre de la défense, Avigdor Lieberman, démissionnaire, de financer indirectement le Hamas. Son gouvernement a donc retardé un troisième transfert d’argent, au point que le mouvement islamiste armé, drapé dans sa fierté, a annoncé qu’il refuserait dorénavant cette aide. Il a fallu parer au plus pressé, tant Gaza bout. A l’avenir, l’argent sera versé par voie bancaire.

Les factions palestiniennes à Gaza sont sous tension. Selon plusieurs sources, le Jihad islamique aimerait qu’une réponse militaire plus franche soit décidée contre Israël, quitte à provoquer une escalade. Yahya Sinouar, le chef du Hamas à Gaza, a beaucoup misé politiquement sur un accord tacite de cessez-le-feu. Prêt à conclure une trêve à long terme, il attendait en retour des gestes significatifs de l’Etat hébreu et de la communauté internationale.

L’exaspération de Yahya Sinouar, notamment envers le médiateur égyptien, serait forte. « On nous a promis ceci, et cela, et le résultat est zéro. Ce n’est pas seulement Sinouar mais tous les Palestiniens, toutes les factions, qui en ont assez des discussions », souligne Bassem Naïm, haut dirigeant du Hamas.

Les efforts du Caire, depuis un an et demi, pour rapprocher le Fatah du président Abbas et le Hamas, sont dans l’impasse. Le chef de l’Autorité palestinienne rêve de mettre à genoux le mouvement islamiste. Il a retiré pour cela ses effectifs du poste de Rafah, porte vers l’Egypte. Le Hamas, lui, veut prolonger la mobilisation populaire autour de la « marche ».

« La réconciliation est à l’hôpital, en soins intensifs, explique Ghazi Hamad, haut responsable du Hamas pour les relations internationales. Ce n’est pas une équation facile. Les protestations vont continuer, on essaie d’attirer l’attention du monde tout en réduisant le nombre de victimes. » En attendant, Mahmoud Abbas a accepté la démission de son premier ministre, Rami Hamdallah, mettant fin à l’illusion d’un gouvernement d’unité nationale. Le « raïs » réorganise le pouvoir à sa main, après la dissolution du Conseil législatif palestinien annoncée le 22 décembre 2018.