A Gaza, les grilles du point de passage de Rafah sont restées closes

LE MONDE |  Par Piotr Smolar (journaliste, envoyé spécial Gaza)

Le déliement est reporté. En ce mercredi 15 novembre, le poste de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, devait être le théâtre d’une agitation particulière. Par milliers, les habitants auraient dû se presser devant les grilles, pour emprunter le passage vers l’Egypte. Au lieu de cela, morne atmosphère. Des camions à vide grincent et fument, en route pour le passage de Kerem Shalom, tenu par les Israéliens à quelques kilomètres de là.

A Rafah, les grilles demeurent fermées pour les civils. Soit le lot commun depuis dix ans, en dehors d’une poignée de jours épars où il est exceptionnellement ouvert, 42 en 2016, par exemple. Seul changement récent : on a accroché sur les grilles les portraits de Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne (AP), et d’Abdel Fattah Al-Sissi, son homologue égyptien. Un fragile témoignage de l’effort politique en cours.

Il faudra encore attendre pour constater la première traduction tangible de la réconciliation entre factions palestiniennes : le Hamas, qui contrôle Gaza depuis 2007, et le Fatah du président Abbas. Pour l’heure, elle se résume à des déclarations d’intention, au retour du gouvernement palestinien dans les ministères, au transfert à l’AP des points de passage vers l’Egypte et Israël, mais, surtout, à un étrange flottement ressenti dans tout le territoire.


Une liste d’attente de 30 000 noms

Le Hamas joue le jeu et se retire, mais les gestes de bonne volonté de Ramallah et de l’Egypte tardent. Or, l’ouverture régulière, voire permanente, de Rafah est réclamée ardemment par la population, au même titre que l’amélioration de la distribution d’électricité. Les autorités locales disposent déjà d’une liste d’attente de 30 000 noms, avec des blessés, des personnes malades, des étudiants, des personnes domiciliées en dehors de Gaza… 

« Nos employés sont là, on est prêt, assure Majdi Al-Khaldi, conseiller diplomatique de Mahmoud Abbas. Il faut demander aux Egyptiens. Ils doivent autoriser la pleine ouverture de Rafah, conformément à l’accord [entre Israël, l’AP et l’UE] signé en 2005, avec une supervision d’agents de l’Union européenne. » A l’époque, juste avant la fracture entre factions palestiniennes puis le blocus, près de 40 000 personnes circulaient dans les deux sens chaque mois.

Mais aujourd’hui, le contexte a changé. Les intérêts et les priorités des différents acteurs s’entrechoquent. L’Egypte, par exemple, se réjouit des efforts répressifs du Hamas contre les groupuscules salafistes et les combattants affiliés à l’organisation Etat islamique (EI), qui la tourmentent dans le Sinaï. Elle n’est donc pas pressée de voir le mouvement armé se retirer totalement des affaires policières. L’Autorité palestinienne, elle, réclame un plein contrôle sécuritaire dans Gaza, avant d’assumer de la gouverner.


Rencontre très délicate le 21 novembre

L’impatience monte, les griefs s’intensifient, même si chacun mesure le désastre que serait un nouvel échec. Cette tentative de réconciliation, visant à éviter un effondrement humanitaire, a débouché sur la signature au Caire, le 12 octobre, d’un accord entre le Hamas et le Fatah. D’ici au 1er décembre, l’AP est censée contrôler les administrations et la sécurité du quotidien. Avant cela, toutes les factions sont attendues au Caire par le médiateur égyptien, le 21 novembre, pour une rencontre très délicate, sans ordre du jour clair. On devrait y parler d’un gouvernement d’union nationale, de la place du Hamas au sein de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ou encore de très hypothétiques élections.

Les deux millions d’habitants, eux, envisagent l’ouverture du transit vers l’Egypte comme le début d’une revitalisation. Mais le report de ce bol d’air, qui était prévu le 15 novembre, n’étonne pas Wael Abou Omer. Il était le porte-parole des employés frontaliers du Hamas à Rafah jusqu’au

1er novembre. Cette nuit-là, lui et ses collègues ont reçu un message sur leur portable, les informant que leur présence n’était plus souhaitée le matin même.

L’AP a choisi une rupture totale avec l’ère Hamas, mais sans avoir anticipé le jour d’après. « Nous avions eu des réunions auparavant avec les autorités locales, l’AP et les responsables des points de passage, en présence d’une délégation sécuritaire égyptienne, explique Wael Abou Omer. Différents scénarios ont été étudiés, avec une composition mixte des effectifs, 50 %, puis 30 % de nos hommes. Finalement, l’AP n’a voulu conserver aucun officier à Rafah. »


Problèmes d’effectifs et techniques

Selon un diplomate européen, « il y a eu un accord implicite ou explicite entre l’Autorité palestinienne et les Egyptiens pour ne pas ouvrir Rafah mercredi. Les parties n’étaient pas prêtes. D’après ce qu’on comprend, seul un quart ou un cinquième des effectifs nécessaires pour gérer le passage ont été déployés. » A cela s’ajoutent des problèmes techniques, précise de son côté l’ex- porte-parole du Hamas à Rafah. En 2011, le traitement du point de passage a été informatisé. Or, le

personnel mis en place par l’AP depuis le 1er novembre ne maîtriserait pas ce système. « La meilleure solution aurait été de fusionner les effectifs », assure Wael Abou Omer.

Celui-ci fait partie des 760 employés qui étaient déployés aux différents points de passage vers l’Egypte et Israël. Confiné à la maison, il s’attend à être reversé dans un autre ministère et à recevoir son salaire au début de décembre, cette fois de la part de l’Autorité palestinienne. « Ce sera le vrai test de la réconciliation, pour toutes les familles d’employés à Gaza. » Or, l’AP ne

compte payer que les fonctionnaires assurant un travail réel, après le reformatage des administrations. Il doit avoir lieu d’ici à février 2018. Encore une échéance indicative.