À la frontière syrienne, des activistes libanais se mobilisent contre la contrebande (Sunniva Rose – Le Figaro)

REPORTAGE – Ces habitants du Akkar, à l’extrême nord du pays du Cèdre, ont décidé de s’opposer à l’importation de denrées agricoles sur laquelle des fonctionnaires corrompus fermaient jusqu’à présent les yeux.

En scrutant bien l’horizon, on peut les voir arriver de loin. Des camions colorés chargés de fruits et légumes syriens roulent lentement sous les panneaux affichant le visage de Bachar el-Assad avant de s’arrêter quelques minutes côté libanais, au poste-frontière d’Aarida, pour les inspections de routine. Quel est le nombre exact de camions qui passent ici chaque jour? On l’ignore. Selon des activistes locaux, la plupart d’entre eux ne déclarent pas leur contenu. Une poignée de billets glissée dans les mains d’un douanier libanais suffirait pour passer sans encombre.

Le marché local est inondé des fruits et légumes syriens, qui sont en moyenne 25 % moins chers que les produits locaux

Difficiles à vérifier, ces allégations sont sur toutes les lèvres dans la région du Akkar. Située à l’extrême nord du Liban, c’est l’une des plus pauvres du pays. Le jour de notre visite, le ciel est gris et bas, le froid mordant, et la longue plage de sable sur la mer Méditerranée recouverte de détritus. Visible aux yeux de tous, ce va-et-vient de camions de contrebande existe depuis toujours, selon les habitants. À petit feu, il tue la production agricole du Akkar, qui souffre aussi d’un désintérêt profond de l’État et de la fermeture des routes d’exportation traditionnelles vers le Golfe, avec le début de la guerre civile syrienne en 2011. Le marché local est inondé de ces fruits et légumes syriens, qui coûtent en moyenne 25 % de moins que les produits locaux. Au Liban, la vie est plus chère, et le manque d’infrastructures augmente les coûts de production.

Tous les ans, les agriculteurs se plaignent, déversent leurs légumes non vendus sur les routes. Sans résultat. Mais le 17 octobre dernier, le vent a tourné en leur faveur. Un frisson d’espoir de changement traverse le pays depuis la naissance d’un mouvement antigouvernemental inédit né d’une crise économique dévastatrice. Cet espoir a enhardi les activistes du Akkar. En janvier, ils ont commencé à arrêter des camions et à les renvoyer, avec leurs produits de contrebande, vers la Syrie. Le tout sans violence, disent-ils. Pour le prouver, ils filment leurs actions et les postent sur les réseaux sociaux.

Le nombre de camions arrêtés se compte encore sur les doigts de la main. Mais c’est déjà tout un symbole. Personne, il y a peu, n’aurait osé s’attaquer publiquement aux contrebandiers ou aux douanes locales. Les tentatives d’intimidation et les menaces de mort pleuvent d’ailleurs sur les activistes les plus visibles, comme Ahmad el-Boustani, enseignant de 44 ans. Assis dans son salon dans le village de Bebnine, il raconte comment, fin janvier, des individus proches des contrebandiers l’ont forcé à arrêter sa voiture, avant de le menacer et d’en casser la vitre. «J’ai reçu un coup de fil des services de sécurité. Ils me demandent pour qui je me prends, à remplacer l’État? Mais s’il est corrompu, il faut que des gens honnêtes luttent contre la corruption à sa place», assène celui qui accuse les forces de sécurité libanaises de couvrir les contrebandiers.

Le problème, c’est que personne ne peut arrêter la mafia des deux côtés de la frontière. La corruption est partout et ça a toujours été comme ça

Antoine Howayek, président de l’association des agriculteurs libanais

Pour Ahmad el-Boustani, c’est une évidence: impossible de construire un État fort sans d’abord se débarrasser de la corruption. «L’État ne peut pas nous assurer des routes et des écoles sans argent, n’est-ce pas?», s’indigne-t-il. Les agriculteurs soutiennent ces actions. «Ce qu’ils font, c’est très bien, et ils doivent continuer. C’est la seule façon de faire un contrôle», confie Antoine Howayek, président de l’association des agriculteurs libanais. «Le problème, c’est que personne ne peut arrêter la mafia des deux côtés de la frontière. La corruption est partout et ça a toujours été comme ça», ajoute-t-il.

Mal définies, les frontières entre le Liban et la Syrie sont réputées pour être des hauts lieux de trafic en tout genre, que ce soit dans le Akkar ou dans la Bekaa, où circulent armes et stupéfiants. Ni le directeur du bureau des douanes d’Aarida, ni le directeur général des douanes libanaises, basé à Beyrouth, n’ont répondu à nos sollicitations. Pourtant, la plupart des Libanais sont d’accord: la corruption de l’État paralyse le pays et contribue à l’enlisement de la crise économique actuelle.

Dans un discours en novembre, le président Michel Aoun, très impopulaire dans le Akkar – un des bureaux de son parti politique y a récemment été vandalisé – a reconnu que «des lignes rouges sectaires» empêchent la classe politique de s’y attaquer. «C’est pour cela que je me tourne vers vous, oh, peuple libanais, pour demander votre aide», a-t-il ajouté. Le pouvoir au Liban se partage entre 18 groupes confessionnels, ce qui encourage le népotisme et le développement de réseaux clientélistes. Les activistes du Akkar ont pris l’appel de leur président au pied de la lettre. Reste à voir s’ils pourront tenir le coup face aux multiples réseaux qui leur font face.