Analyse : « Le Deal du siècle » à propos de la lettre adressée à Federica Mogherini co-signée par d’anciens ministres des affaires étrangères

Le plan du siècle de Donald Trump pour résoudre le conflit israélo-palestinien, « the deal of the century », n’est pas encore connu mais suscite déjà des réactions. Dans une lettre datée du 15 avril adressée à la cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini, trente-sept anciens Premiers ministres, ministres des Affaires étrangères et dirigeants européens, dont Hubert Védrine et Jean-Marc Ayrault, réaffirment leur soutien à une solution qui doit comprendre la création de deux Etats souverains, israélien et palestinien.

De l’absurdité de critiquer un plan dont on ne connaît pas le contenu

Le gendre et conseiller spécial du Président Trump, Jared Kushner, a annoncé mercredi 17 avril à une centaine d’ambassadeurs qu’il présenterait son plan de paix pour le Proche-Orient après le ramadan et la formation du nouveau gouvernement israélien. Pour l’heure, peu d’éléments sont connus si ce n’est que le projet se présente en deux parties : un volet politique qui aborde les points-clés du processus de paix, tels que le statut de Jérusalem, et un volet économique pour stimuler le développement des territoires palestiniens. La composante politique est « très détaillée », a-t-il assuré. Il a également déclaré que le plan nécessiterait des concessions des deux côtés mais ne mettrait pas la sécurité d’Israël en péril. « Cela nécessite que tout le monde l’aborde avec une certaine ouverture d’esprit, a-t-il ajouté. Nous devons tous rechercher des compromis raisonnables qui rendront la paix réalisable ».

D’anciens dirigeants européens, qui ont pourtant eux-mêmes échoué à proposer des alternatives viables au statu quo, ont dors et déjà condamné le plan américain sans en connaître le contenu mais en se fondant sur un mépris assumé de la manière de diriger de Donald Trump, un parti pris affiché pour les Palestiniens et une critique systématique d’Israël.

Les Européens doivent sortir de leur carcan idéologique

Le chapeau qui précède le texte annonce déjà une vision partiale du conflit israélo-palestinien: « D’anciennes personnalités politiques européennes de haut rang exhortent l’Union européenne à rejeter le plan de Paix américain pour le Moyen-Orient à moins qu’il soit juste pour les Palestiniens ».

Peu importent les conséquences, les Européens donnent raison aux Palestiniens et approuvent leurs exigences même si elles mettent en péril la sécurité d’Israël, qui n’est plus alors qu’une variable d’ajustement. Ainsi, les signataires déclarent : « Une paix viable nécessite la création d’un État palestinien aux côtés d’Israël, aux frontières basées sur les lignes antérieures à 1967, avec des échanges minimaux et équitables de terres convenus d’un commun accord; avec Jérusalem comme capitale pour les deux Etats; avec des dispositifs de sécurité qui répondent aux préoccupations légitimes et respectent la souveraineté de chaque partie et avec une solution juste et convenue à la question des réfugiés de Palestine. »

Ce que ces personnalités politiques font semblant d’ignorer, c’est que cette formule a été refusée par Mahmoud Abbas à deux reprises. En septembre 2008, le Premier Ministre israélien Ehoud Olmert lui proposa un État palestinien sur 94,2% de la Cisjordanie avec des échanges territoriaux et le démantèlement de toutes les implantations israéliennes isolées; la division de Jérusalem entre deux États avec un statut de souveraineté partagée sur le Mont du Temple; l’acceptation par Israël d’un nombre symbolique de réfugiés palestiniens dont le « droit au retour » devait s’appliquer à l’État palestinien avec un fonds international pour les réfugiés (juifs et arabes) de 1948.  Le leader palestinien refusa la proposition.

En février 2014, à l’issue des négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne, le Secrétaire d’État américain John Kerry proposa un plan de paix sur les mêmes principes mais Barak Obama échoua à convaincre Mahmoud Abbas d’accepter la proposition lors de leur réunion à la Maison blanche le 16 mars 2014. Comme l’a expliqué le politologue Emmanuel Navon lors d’une interview télévisée le 15 avril dernier sur i24 news, « à ces deux rejets par Abbas s’ajoutent trois précédents historiques: le Plan de partage de la Commission Peel en 1937; le Plan de partage de l’ONU en 1947 et les paramètres de Bill Clinton en décembre 2000. »

Par ailleurs, le « droit au retour » invoqué ici est une fiction. L’UNRWA (Office de secours et de travaux des  Nations  unies  pour  les  réfugiés  de Palestine)  a  été  spécifiquement  créé  par l’Assemblée  Générale  de  l’ONU,  par  la résolution 302 (IV) du 8 décembre 1949. Il s’agit du  seul  corps  de  l’ONU  créé  ad-hoc  pour  un groupe spécifique, tous les autres problèmes de réfugiés étant gérés par le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).  L’Office  définit  les  réfugiés  comme  « les personnes  dont  le  lieu  de  résidence  habituel était  la  Palestine  entre  juin  1946  et  mai  1948, qui ont perdu à la fois leur maison et leur gagne-pain  (à  la  suite  du  conflit  israélo-arabe  de  1948 ».  Sur  les  600  000  réfugiés  palestiniens comptabilisés  par  l’UNRWA  il  y  a  70  ans,  le nombre  est  passé  à  plus  de  5  millions,  et  chaque  jour,  à  chaque  naissance,  il  ne  fait qu’augmenter. En réalité, si l’on se conforme à cette définition seulement 1% des Palestiniens aujourd’hui sont de « vrais » réfugiés, les autres 99 % étant leurs descendants. L’UNRWA ne fait que complaire les Palestiniens dans une situation d’assistanat et de frustration. Or résoudre le conflit israélo-palestinien exige, entre autres priorités, de mettre fin à cette mascarade absurde qui consiste à faire des Palestiniens des réfugiés « à perpétuité ».

 

« L’obsession coloniale » et la stigmatisation d’Israël

L’Union européenne est obsédée par la question de la « colonisation » qu’elle considère, à tort, comme unique frein au processus de paix. Comme à l’accoutumé, les signataires du texte  exigent un retour aux « frontières de 1967 » et condamnent allègrement la « politique de colonisation » israélienne. Or la ligne de 1967 n’est pas une frontière. Elle n’a jamais figuré dans un quelconque accord ou document concernant Israël et les Palestiniens, et elle n’a aucun fondement en droit[1].  Cette ligne fait référence aux délimitations depuis lesquelles les forces israéliennes sont parties au début des hostilités le 4 juin 1967. Elle correspond aux lignes d’armistice délimitées en 1949 sur la base de la position des armées arabes (égyptienne, jordanienne, syrienne, libanaise) sur le terrain après la guerre d’Indépendance de 1948 également appelées « ligne verte ». L’accord d’armistice de 1949 s’est explicitement abstenu de les définir comme des frontières politiques définitives. Dans sa résolution 62 du 16 novembre 1948, le Conseil de Sécurité a insisté sur la nature temporaire de cette ligne qui devait être maintenue « pendant la transition vers une paix durable en Palestine », impliquant donc qu’une paix permanente donnerait lieu à la négociation de frontières définitives différentes des lignes d’armistice. De nombreuses déclarations de dirigeants et officiels arabes ou autres entre 1949 et 1967 confirment cette position commune.

Depuis des années, les dirigeants européens ont fait de la « colonisation » une cause internationale et son gel, un pré-requis pour retourner aux négociations. Pourtant, lorsque Benyamin Netanyahou l’avait décrété pour une période de 10 mois en novembre 2009, cela n’avait aucunement fait progresser le processus de paix.

 

Cesser de déresponsabiliser les Palestiniens

Qu’il s’agisse de cette lettre, de résolutions à l’ONU ou de directives européennes, les Palestiniens sont systématiquement exonérés du moindre compromis. N’est-ce pas là une faute majeure ? N’y a-t-il pas de pire injure que de penser qu’un peuple n’est capable de rien sans que la communauté internationale à son chevet ? Cette exigence des dirigeants et des grandes institutions à l’égard d’Israël doit aussi s’appliquer aux Palestiniens. Avant d’aspirer à un Etat de Palestine viable, il faut s’assurer que le Hamas, qui a déjà investi des dizaines de millions de dollars dans la bande de Gaza pour la construction de tunnels terroristes, la fabrication de roquettes et la contrebande de missiles, ne recommence pas sa politique d’agression contre Israël. Après chaque cessez-le-feu avec Israël, il s’est constamment réarmé et a exploité l’assistance israélienne et l’aide internationale pour étendre son infrastructure terroriste au détriment de la population civile maintenue artificiellement dans une situation misérable. Pour autant, la démilitarisation de Gaza est aujourd’hui perçue par la communauté internationale comme concomitante à la reconstruction, alors qu’elle devrait être une condition sine qua non à la reprise des pourparlers. Il en est de même pour le désarmement du Hamas sans lequel l’Autorité palestinienne ne reprendra jamais le contrôle de ce territoire qui restera une base pour le lancement d’attaques terroristes contre l’Egypte et Israël.

Pour que l’Etat de Palestine puisse exister dans la réalité, il doit remplir, selon les critères du droit international, un certain nombre de conditions indispensables : le futur Etat doit avoir un gouvernement légal et légitime dont l’autorité s’exerce sur toute sa population ; il doit contrôler le territoire sur lequel il prétend établir sa souveraineté et il doit enfin être capable d’assurer la stabilité politique, la viabilité économique et la sécurité de son territoire pour vivre en paix avec ses voisins.

Or l’Autorité palestinienne est dépourvue d’autorité et son leader Mahmoud Abbas ne cesse d’encourager les Palestiniens à la révolte, en dépit de ses déclarations pacifiques.

Les Européens, qui ont échoué à faire la paix au Moyen-Orient, s’obstinent à vouloir créer un 23e Etat défaillant au Moyen-Orient sans tenir compte d’un terrain extrêmement complexe qui leur échappe depuis longtemps. Israël n’a pas de leçons à recevoir. Si l’assurance de Donald Trump peut paraître déstabilisante, on ne peut guère lui reprocher de proposer une solution alternative aux formules passées. Force est de constater que l’accord de paix entre Israël et l’Égypte, sous l’égide des Américains, a résisté à l’épreuve du temps tandis que les Accords d’Oslo avec l’OLP ont échoué. Alors avant de fustiger un plan qui pourrait proposer des solutions nouvelles, que les Européens laissent une chance aux Américains de faire avancer le processus de paix.

[1] Le cadre qui régit les relations entre Israël et les Palestiniens est incarné par les Accords d’Oslo et les accords ultérieurs. Aucun ne définit la ligne de 1967 comme une frontière. En l’absence de frontières internationales reconnues, la présence israélienne dans toute la zone C ne saurait constituer une infraction.