17 septembre 1978 : les accords de Camp David, visa pour la paix israélo-égyptienne (Véronique Laroche-Signorile – Le Figaro)

Il y a 40 ans, le président égyptien Anouar el-Sadate et le premier ministre israélien Menahem Begin, signaient des accords sous la médiation américaine. À l’époque, l’éditorialiste du Figaro, soulignait que cela ne faisait pas disparaître les risques de guerre mais redonnait ses chances à la paix.

Le choix de la paix ou de la guerre interminable. Le 17 septembre 1978, après d’intenses négociations à Camp David, aux États-Unis, l’égyptien Anouar el-Sadate et l’israélien Menahem Begin apposent leur signature sur deux accords-cadres. Et s’auto-congratulent ensuite sous le regard du président Jimmy Carter.

Des négociations de paix au point mort

Carte parue dans «Le Figaro» du 4 septembre 1978, figurant les quatre zones d'occupation israélienne.
Carte parue dans «Le Figaro» du 4 septembre 1978, figurant les quatre zones d’occupation israélienne. – Crédits photo : Le Figaro

C’est le président américain qui prend l’initiative de réunir son homologue égyptien, Anouar el-Sadate, et le premier ministre israélien Menahem Begin, pour relancer le processus de paix au Proche-Orient. Cette rencontre intervient quelques mois après la visite historique (en novembre 1977) d’Anouar el-Sadate en Israël -premier dirigeant arabe à effectuer une visite officielle dans ce pays. Il reconnaît ainsi implicitement l’État hébreu et vient engager des pourparlers de paix. En effet, les deux pays sont officiellement en guerre depuis 1948. Quatre guerres israélo-arabes ont déjà embrasé la région. Et depuis la guerre des Six Jours en1967, Israël occupe de vastes territoires arabes -la Cisjordanie, la bande de Gaza, le Sinaï égyptien et le Golan syrien- en dépit de la résolution 242 de l’ONU, demandant le retrait des territoires. Depuis quelques mois les discussions israélo-égyptiennes sont interrompues.

Jimmy Carter souhaite parvenir à tracer un cadre pour la paix au Proche-Orient ou pour le moins permettre la reprise du dialogue entre ses deux hôtes. Ce sommet est donc décisif. Mais le défi de la diplomatie américaine est de taille, tant l’écart est immense entre les positions égyptiennes et israéliennes.

Camp David, un lieu propice aux pourparlers

Menahem Begin, Jimmy Carter et Anouar el-Sadate lors des négociations de Camp David en septembre 1978.
Menahem Begin, Jimmy Carter et Anouar el-Sadate lors des négociations de Camp David en septembre 1978. – Crédits photo : Rue des Archives/Rue des Archives/BCA

Aussi pour réussir dans son entreprise, Jimmy Carter décide d’accueillir la conférence dans la résidence de campagne des présidents américains, à Camp David dans le Maryland. Elle est située à une centaine de kilomètres de Washington. Son aménagement favorise les échanges et permet l’acceuil de l’ensemble des deux délégations. En effet, douze chalets sont ainsi dispersés sur une propriété de quatre-vingt-six hectares. Mais elle a surtout comme principal avantage d’être isolée dans une forêt touffue. Le journaliste Charles Lambroschini rapporte dans l’édition du Figaro du 6 septembre 1978, qu’elle a l’aspect d’un camp retranché: «elle est protégée des indiscrets par une double grille électrifiée de quatre mètres de haut, surmontée de fil barbelée et patrouillée vingt-quatre heures sur vingt-quatre par cent cinquante «marines» accompagnés de chiens.» En effet il s’agit pour le président Jimmy Carter de protéger les négociations de la presse. Charles Lambroschini souligne, dans l’édition du 19 septembre, que «le coup de génie de Carter» est d’imposer «le secret total sur les délibérations» et de tenir les journalistes «dans l’ignorance la plus complète.»

Le pari réussi de Jimmy Carter

Le président américain ne ménage pas ses efforts: les journées sont extrêmement longues; il prolonge le sommet de quelques jours; empêche tout tête-à tête entre les deux hommes pour éviter les explosions; il ose tout: cajoleries, menaces, promesse de «garanties «de sécurité», pressions économiques… Sa détermination est totale. Il sait aussi que son avenir politique -sa réélection- est en jeu, tout comme sa crédibilité dans le monde. Enfin, au bout de douze jours, il parvient à la signature de deux accords-cadres. Le premier protocole est un cadre pour la paix au Proche-Orient, qui prévoit une période transitoire de cinq ans pendant laquelle des négociations auront lieu sur le statut de la Cisjordanie et de Gaza (territoires palestiniens). Mais le flou demeure sur le sort de Jérusalem qui fera l’objet d’échanges de lettres. Vingt-cinq plus tard, le statut de la ville est toujours un problème et source de tensions.

Le second texte stipule que les deux pays se sont engagés à signer un traité de paix dans les trois mois. Israël s’engage à rétablir la souveraineté égyptienne sur le Sinaï et à effectuer un retrait substantiel de ses troupes trois à neuf mois après la signature du traité (les derniers militaires devront partir d’ici trois ans).

Signature du Traité de paix israélo-égyptien à Washington le 26 mars 1979.
Signature du Traité de paix israélo-égyptien à Washington le 26 mars 1979. – Crédits photo : Rue des Archives/©Rue des Archives/RDA

Dans un message radiodiffusé, Menahem Begin annonce au peuple israélien: «Nous vous avons ramené la paix.» Mais les pays arabes accueillent ces accords avec hostilité. L’année suivante, le 26 mars 1979, Sadate et Begin signent un traité de paix à Washington. En repressaille l’Égypte est exclue de la Ligue arabe (pendant dix ans). En 1981 le président égyptien paie de sa vie cette paix: il est assassiné quelques mois avant l’évacuation totale du Sinaï. Quant aux futures négociations sur la Cisjordanie elles resteront lettre morte.

En ce mois de septembre 1978, l’éditorialiste du Figarose réjouit de cet accord et du travail accompli par Jimmy Carter, mais rappelle aussi que ce n’est pas la paix et que «tout le monde sait bien que le cœur du problème est le sort des Palestiniens.»


Article paru dans Le Figaro du 19 septembre 1978.

La guerre écartée

La première leçon à tirer de Camp David concerne les moyens d’action et la capacité de persuasion de la politique américaine: on a toujours tort de les minimiser. Trop longtemps il a été de bon ton de gloser sur la prétendue faiblesse des États-Unis, leur retrait des affaires mondiales ou les défauts de leur président: on eût mieux fait de se rappeler que, par-delà les questions de personnes et les épisodes, la plus grande puissance économique et militaire du monde ne peut -comme toujours dans l’histoire- que se mêler des problèmes internationaux, et que son poids peut s’exercer de manière souvent décisive. Le président Carter n’a pas fait exception à cette règle. Nous avons dit, dès le 10 août, qu’il jugeait si graves les risques de conflits au Proche-Orient qu’il n’avait rien d’autre à faire que de s’engager lui-même à fond, pour les réduire et éviter les crises imprévisibles qui en résulteraient pour le monde. C’est ce qu’il a fait. On ajoutait que l’enjeu serait à la fois le maintien de la paix et de la stature politique et peut-être historique du président des États-Unis: sa réussite aujourd’hui est à la mesure de cet enjeu.

Accords de Camp David en septembre 1978: Menahem Begin (premier ministre israélien) serre dans ses bras Anouar el-Sadate, président égyptien.
Accords de Camp David en septembre 1978: Menahem Begin (premier ministre israélien) serre dans ses bras Anouar el-Sadate, président égyptien. – Crédits photo : Rue des Archives/Picture Alliance/Rue des Archive

Mais il n’est rien de plus précaire que des acclamations comme celles qui montent aujourd’hui vers M. Carter. Tout dépendra pour lui -et pour l’établissement de la paix- du sens que prendront les accords de Camp David et de leur portée.

Mais l’essentiel n’est pas de savoir qui a fait ici les plus grandes concessions: ce qui compte, c’est que l‘Égypte et Israël -la ratification des conditions de paix par la Knesset ne fait aucun doute-vont conclure une paix séparée. Les Israéliens y voient une immense victoire Les adversaires arabes du président Sadate la jugent désastreuse pour leur cause.

Les uns et les autres feraient mieux de se poser la question de savoir si l’Égypte pourrait indéfiniment, et quel que soit son gouvernement, être «déconnectée» de la crise globale israélo-arabe. Il reste, pour le moment, qu’elle va sortir du conflit, avec les immenses conséquences que cela signifie pour le rapport des forces dans la région.

L’accord de Camp David n’est pas «la paix». Mais il a évité à coup sûr un conflit grave à courte échéance et en a rejeté à plus loin l’éventualité.

Car tout le monde sait bien que le cœur du problème est le sort des Palestiniens, c’est-à-dire, en pratique, celui des territoires occupés par Israël en 1967. La solution adoptée à Camp David était en partie prévue. Une période transitoire de cinq ans, une administration autonome, assurée à la fois par les élus locaux et les représentants de la Jordanie -qui possédaient ces territoires- le maintien de la présence exclusive de l’armée israélienne: il avait été question de tout cela lors des conversations préliminaires. Mais l’important était, de savoir comment on surmonterait les contradictions les plus graves entre Égyptiens et Israéliens, les uns demandant l’évacuation des territoires occupés et la reconnaissance du droit des Palestiniens à choisir leur avenir, les autres s’y refusant dans la certitude qu’il en résulterait la formation d’un État palestinien.

Le président égyptien Anouar el-Sadate et son homologue américain Jimmy Carter à Camp David aux États-Unis, lors du sommet avec Israël en septembre 1978.
Le président égyptien Anouar el-Sadate et son homologue américain Jimmy Carter à Camp David aux États-Unis, lors du sommet avec Israël en septembre 1978. – Crédits photo : Rue des Archives/Rue des Archives/BCA

Force est de reconnaître qu’ici le président Sadate a fait les concessions principales: il n’est question, en effet, ni d’aucun engagement israélien d’évacuer la Cisjordanie et Gaza, ni de l’autodétermination des Palestiniens. La référence acceptée maintenant par Israël à la résolution 242 de l’O.N.U. -qui prévoit cette évacuation- suggère une future négociation sur les territoires en cause mais l’issue en dépendra d’Israël puisqu’il les détient. Le président Carter a toutefois fait admettre que la population de Gaza et de la Cisjordanie participera aux négociations sur son avenir: si l’on se souvient que presque toutes les municipalités qu’elle a élues sont très proches de l’O.L.P. et qu’aucun autre courant politique n’y est jamais apparu, c’est peut-être là la brèche d’où viendra un jour une autre phase du règlement de la paix.

Ce n’est pas un espoir suffisant pour qu’il ait convaincu les Palestiniens ni les Syriens.Cela suffit à montrer qu’il faut s’attendre à d’autres épreuves. L’accord de Camp David n’est pas «la paix». Mais il a évité à coup sûr un conflit grave à courte échéance et en a rejeté à plus loin l’éventualité. Il n’a pas fait disparaître les risques de guerre; mais il a redonné ses chances à la paix.